Émergence des « sciences coloniales »

Contexte historique

Les alors jeunes sciences humaines se situent au cœur du projet colonial de la IIIe République. La colonisation était en effet aussi conçue comme une œuvre intellectuelle. À partir des années 1880, des universitaires et experts français ainsi que des savants « indigènes » développent ainsi de nouvelles disciplines dans les universités et les grandes écoles : les « sciences coloniales ».

Des cours d’« histoire coloniale » et de « géographie coloniale » sont dispensés dans les facultés des lettres tandis que la majeure partie des facultés de droit enseigne à partir de 1891 les « législation et économie coloniales ». De même, le prestigieux Collège de France inaugure plusieurs chaires consacrées à l’étude des colonies françaises.

Inaugurée à Paris en 1889, l’École coloniale a pour mission de former les hauts fonctionnaires coloniaux et, à partir de 1905, les magistrats des colonies. Ce prototype de l’École nationale d’administration devient le haut lieu des « sciences coloniales », promouvant notamment l’étude de la « psychologie indigène » dans l’entre-deux-guerres.
Des filières de formation spécifique, les « sections coloniales », sont ouvertes à l’École libre des sciences politiques (1887) puis dans la majeure partie des écoles supérieures de commerce. Au sein de l’École des hautes études commerciales, cette section ouverte en 1905 devient rapidement l’une des plus populaires parmi les élèves.

À Marseille, le bâtiment des sciences naturelles du campus Saint-Charles participe à sensibiliser l’opinion publique à l’œuvre coloniale et à former les élites administratives spécialisées, tandis que les milieux économiques – au premier rang desquels les chambres de commerce, l’Union coloniale (groupe de pression du patronat) et les grandes entreprises – promeuvent un enseignement pratique qui doit répondre aux besoins économiques formulés par les élites régionales.

Selon la division régionale du travail impérial, Aix-Marseille se charge de l’Afrique orientale, l’Algérie, le Proche-Orient et Madagascar.

Approche critique

L’Académie des sciences coloniales, fondée en 1922 réunit les principaux représentants des élites universitaires, militaires et administratives mais accueille moins de 5 % d’« indigènes », cantonnés dans le corps des membres associés et correspondants. Ces disciplines éphémères sont finalement balayées après guerre par le mouvement des décolonisations, et en partie remplacées par les études centrées sur ce qu’on appellera dès lors les « aires culturelles ».

Auteurs et autrices

  • CHABANI Samia

    Coordinatrice générale d’Ancrages, journaliste Diasporik

Bibliographie

Pierre Singaravelou, Professer l’Empire : les « sciences coloniales » en France sous la IIIe République, Paris, Publications de la Sorbonne, 2011, 409 pages

Sophie Dulucq & Colette Zytnicki (eds), Décoloniser l’histoire ? De « l’histoire coloniale » aux histoires nationales en Amérique latine et en Afrique (XIXe-XXe siècles), Paris, Société française d’histoire d’outre-mer, 2003, 176 pages

Emmanuelle Sibeud, Une science impériale pour l’Afrique ? La construction des savoirs africanistes en France, 1878-1930, Paris, Éditions de l’EHESS, 2002, 357 pages

Samir Boumediene, La colonisation du savoir. Une histoire des plantes médicinales du « Nouveau Monde » (1492-1750), Vaulx-en-Velin, Éditions des Mondes à faire, 2016, 477 pages

Bruno Vila, « Histoire de l’ancien Musée colonial de la Faculté des Sciences de Marseille », in Bruno Vila (dir.), Les collections naturalistes de la faculté des sciences de Marseille (Université d’Aix-Marseille) : du matériel d’étude à la patrimonialisation, Les Impromptus du LPED, n°7, 2023, p. 131-147.

Pour citer

CHABANI Samia (2025). “Émergence des «  sciences coloniales  »”, Mars Imperium (https://marsimperium.org/emergence-des-sciences-coloniales?parcours=146), page consultée le 5 avril 2025, RIS, BibTeX.