L’expression anticoloniale des femmes à Marseille
Contexte historique
La culture coloniale propose un modèle patriarcal, capitaliste et raciste, dans lequel les nations colonisatrices se donnent pour mission de" civiliser" les "indigènes" sous prétexte de les" protéger." Dans ces deux prérogatives, la France s’affiche dans sa propagande comme la mère, mais aussi comme le père des colonies, d’une part porteuse de culture, d’autre part autorité dominante. Dans ce récit, la construction de l’autre, qui varie selon les "indigènes", a en commun une soumission des femmes au service du colonisateur. Le féminisme devient une clé de la libération des corps et des peuples.
Jusqu’aux années 1930, les questions coloniales n’intéressent guère les féministes françaises. Dans leur majorité, elles voient dans la colonisation la possibilité de « libérer » les femmes « indigènes » opprimées par le système colonial et leurs sociétés respectives. Si elles expriment un sentiment de solidarité voire de sororité, c’est en tant que « sœurs aînées » qui ont tout à apprendre à celles qu’elles perçoivent comme inférieures. Minoritaires sont celles qui, comme Camille Drevet, articulent féminisme, pacifisme et anticolonialisme. Membre de la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté (LIFPL), dont Gabrielle Duchêne préside la section française, elle est la plus engagée sur les questions coloniales. En 1927, Camille Drevet dénonce « les tares du régime colonial » dans Les Annamites chez eux, publié en 1928.
Le regard critique sur l’administration coloniale va de pair avec la promotion de l’éducation des filles, seul moyen selon elle de « civiliser » les populations indigènes. L’Union des femmes françaises (UFF) condamne aussi la guerre d’Algérie mais refuse de se prononcer officiellement pour l’indépendance. Beaucoup plus radicales, des féministes célèbres, comme l’avocate Gisèle Halimi, ou moins connues, comme la sociologue Andrée Michel ou l’historienne médiéviste Christiane Klapisch-Zuber, s’impliquent aux côtés des nationalistes algériens, au nom de la lutte anticolonialiste plus que de leur engagement féministe. Mais, même si les luttes sont hiérarchisées, l’engagement anticolonial bouscule partout les normes de genre, favorise des prises de parole et la remise en cause des rapports de domination.
Baya Jurquet- Bouhoune est une militante politique et sociale qui s’est engagée en Algérie et en France tout au long de sa vie. La ville de Marseille vient de lui accorder un nom de rue sur proposition de l’association Ancrages, par délibération du Conseil municipal le 7 juillet 2023. Née le 9 avril 1920 en Algérie, Baya Jurquet-Bouhoune est une grande figure du militantisme pour les libertés et les droits civiques. Militante anticolonialiste, antiraciste et féministe, refusant toute domination masculine, notamment son mariage forcé à 12 ans, elle s’engage très jeune auprès de l’Union des femmes algériennes (association qu’elle préside par la suite), afin notamment de lutter contre le Code de la famille, texte juridique adopté en juin 1984, dont elle demande inlassablement l’abrogation. Ce code relègue la femme au statut de mineure, légalise la polygamie qui concerne environ 1 % de la population, et permet à l’homme, en cas de divorce, de conserver le domicile sans avoir à assurer l’entretien de sa famille. Elle écrit à ce propos dans son second ouvrage que « sous couvert de tradition, et même de religion, on infantilise la moitié de tout un peuple » (p. 12). Féministe de la première heure, elle est également membre du Parti communiste algérien à partir de 1943, au sein duquel elle milite contre le colonialisme. Pendant la guerre d’Algérie, Baya Jurquet-Bouhoune continue son combat pour l’indépendance de l’Algérie au sein du FLN, d’abord en Algérie puis à Marseille suite à son expulsion en métropole. C’est au cours d’un meeting qu’elle rencontre son futur époux, Jacques Jurquet, militant au PCF. Après la guerre d’Algérie, elle reste une militante acharnée dans la lutte anti-raciste, contre le fascisme et l’extrême droite, notamment au sein du MRAP (Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples) de Marseille qu’elle dirige pendant de nombreuses années. Dans les années 90, pendant la décennie noire en Algérie, elle organise un mouvement de solidarité avec les démocrates algériens en créant, avec Lucette Hadj Ali et d’autres militantes, le Rassemblement pour l’Algérie des femmes démocrates de Marseille (RAFD).
Approche critique
Le lien entre la lutte contre la discrimination et la violence de classe, de genre et de race est devenu un concept théorique mais aussi pratique à la fin des années 1980, afin de rendre compte de la double violence subie par les femmes afro-américaines en tant que femmes et en tant que « noires ». Ce concept élaboré par la juriste américaine Kimberly Crenshaw (1989), sous le nom d’« intersectionalité », consiste à montrer que différentes discriminations (de classe, de race, de genre) existent dans la société et sont intrinsèquement liées dans le cadre d’un système de domination. Une forme partielle d’intersectionnalité peut être trouvée dans l’histoire des mouvements anticolonialistes qui ont souvent lié la lutte des classes à la lutte pour l’indépendance. La figure de Gisèle Halimi croise ces différentes luttes. Après différentes mobilisations militantes, l’esplanade du Mucem est rebaptisée du nom de Gisèle Halimi, le 23 novembre 2024.
Auteurs et autrices
-
CHABANI Samia
Coordinatrice générale d’Ancrages, journaliste Diasporik
Bibliographie
Pascale Barthélémy, Sororité et colonialisme. Françaises et Africaines au temps de la guerre froide (1944-1962), Paris, Éditions de la Sorbonne, 2022, 416 pages
Jennifer A. Boittin, Colonial Metropolis : The Urban Grounds of Anti-Imperialism and Feminism in Interwar Paris, Lincoln-Londres, University of Nebraska Press, 2010, 352 pages
Pour citer
(2025). “L’expression anticoloniale des femmes à Marseille”, Mars Imperium (https://marsimperium.org/l-expression-anticoloniale-des-femmes-a-marseille), page consultée le 5 avril 2025, RIS, BibTeX.