À propos de Mars Imperium
Mars Imperium
Le projet Transfert Amidex « Marseille impériale : histoire et mémoires (post)coloniales XIXe-XXIe siècle) » (Mars-IMPERIUM ) rassemble cinq unités de recherche d’Aix-Marseille Université – IrAsia, IMAF, IREMAM , TELEMMe, LPED –, la Bibliothèque numérique Odyssée et une dizaine de partenaires socio-culturels – ANOM, Archives municipales de Marseille, Bibliothèque municipale à vocation régionale de Marseille, Ancrages, les Archives de la Chambre de commerce et d’industrie Aix-Marseille-Métropole, le Mucem et les Musées de Marseille. Réunissant une soixantaine de personnes (chercheuses et chercheurs, professionnelles des humanités numériques, membres des institutions culturelles, actrices et acteurs du monde associatif, militantes et militants, étudiantes et étudiants, développeurs web, graphiste et cinéaste), ce projet, porté pendant 3 ans par Céline Regnard et Xavier Daumalin, professeurs d’histoire contemporaine, a pour ambition d’aborder l’histoire du fait impérial à Marseille comme un « fait social total » de longue durée et de restituer le résultat de ses travaux sous la forme d’un portail web donnant accès à un ensemble d’objets numériques (web-documentaire, reconstitutions virtuelles, balades numériques, film documentaire, médiathèque) coproduits par l’ensemble des partenaires du consortium.
Mars Imperium est né d’un double constat. Le premier est académique. L’important renouvellement historiographique de ces dernières décennies a donné une nouvelle visibilité à un champ de recherche qui était tombé en désuétude en Europe occidentale depuis les années 1970-1980, en le structurant autour de nouveaux paradigmes complémentaires ou concurrents qui suscitent parfois des débats très vifs au sein de la communauté scientifique : histoires « impériale », « globale », « croisée », « connectée », « Subatern Studies » ou « études post(-)coloniales ». En ne retenant que les travaux qui se situent à la croisée de l’histoire impériale et de l’histoire urbaine européennes, plusieurs ouvrages ont été publiés sur la notion de « cité impériale » – qu’elles soient « capitales » ou « secondaires » – et sur le passé impérial d’un certain nombre de villes-mondes comme Londres, Berlin, Hambourg, Bruxelles ou Lisbonne. En France, Paris, Lyon, Le Havre et Bordeaux ont aussi fait l’objet de publications, mais rares sont les travaux de synthèse qui restituent la diversité et la complexité des liens de ces agglomérations avec leur passé impérial, comme l’ont entrepris Claude Malon pour Le Havre et Christelle Lozère pour Bordeaux. C’est ce que l’on constate à Marseille où les ouvrages qui ont été édités depuis le début des années 1990 comme ceux d’Émile Temime, Gilles Bötsch et Pascal Blanchard, présentent des analyses, certes très intéressantes, mais discontinues dans l’espace, le temps et toujours centrées sur un nombre limité de thématiques. L’histoire impériale de Marseille reste ainsi fragmentée et encombrée par un certain nombre d’idées reçues ou d’impensés. Elle ne permet pas d’évaluer correctement ses répercussions sur la société marseillaise des XIXe et XXe siècles, ni de bien comprendre les enjeux, les interrogations, les tensions et les revendications qui s’expriment actuellement. Le projet Mars Imperium est né du constat de ce déficit d’histoire. L’une des ambitions du projet est donc d’analyser l’histoire du fait impérial à Marseille comme un objet social total à partir d’un triple élargissement : thématique (toutes les approches sont retenues), spatial (l’espace impérial est analysé dans une perspective globale et connectée qui prend en compte les résonances impériales dans les sociétés métropolitaines et les interactions trans-impériales) et temporel (l’approche enjambe les coupures chronologiques traditionnelles – impérialisme informel, colonisation et décolonisation – pour mettre en évidence les porosités et les percolations d’une période à l’autre, les continuités ou les éléments de rupture).
Le second constat qui nous a conduit à proposer un tel projet dans le cadre de l’AAP AMIDEX Transfert, est lié à l’émergence d’une demande sociale et de vifs débats publics sur les questions impériales. Aux groupes sociaux déjà bien identifiés porteurs d’une vision hagiographique, idéalisée et parfois nostalgique de cette période, sont venus s’ajouter des mouvances critiques sur des bases idéologiques assez différentes de l’anticolonialisme d’origine marxiste ou confessionnel d’avant les années soixante. Établissant un lien de cause à effet direct entre les discriminations d’aujourd’hui et celles de l’époque coloniale (ou des époques coloniales), ils interpellent les autorités pour que ces dernières contextualisent ou effacent de l’espace public les traces qui pourraient rappeler, légitimer et perpétuer les crimes, les représentations stéréotypées et discriminantes de cette période. Marseille, où les empreintes de l’histoire impériale sont nombreuses, n’échappe pas à ces débats dans lesquels s’affrontent des lectures partielles, douloureuses et antagonistes. Ils ont pris un nouveau tour au début des années 2020 avec les actions récurrentes menées pour faire enlever les statues du bas de l’escalier de la gare Saint-Charles, réclamer la restitution d’objets conservés dans les musées et débarrasser la toponymie urbaine des noms de ceux qui ont été au cœur de la mise en place et de la gestion du système colonial. Comme d’autres villes impériales européennes, la société marseillaise est traversée par des questionnements liés à la place centrale de ce port dans les relations avec les territoires ultramarins, avant, pendant et après la colonisation, et à l’incomplétude des travaux historiques dans ce domaine, ce qui laisse la porte ouverte à toutes sortes de reconstructions simplificatrices, d’instrumentalisations abusives du passé et à bien des incompréhensions. Il y avait donc une certaine urgence à ce que les spécialistes de ce champ à divers titres s’y engagent de façon un peu massive. Dans une posture qui vise, par le croisement et l’analyse critique de sources nombreuses et variées, à historiciser, à promouvoir une culture de l’explication, de la transmission, à rendre intelligible comment les élites des sociétés d’autrefois en sont venues à prendre un certain nombre de décisions en faveur de l’expansion coloniale, à évaluer l’importance de ce fait historique pour Marseille et les territoires colonisés, à donner à comprendre les mécanismes de sa remise en cause depuis la fin du XIXe siècle jusqu’aux enjeux mémoriels d’aujourd’hui.
L’autre ambition de ce projet réside dans la variété et la nature de ses productions. Mars Imperium a d’emblée été conçu comme un projet à destination de la société, pour que toutes et tous puissent s’approprier cette histoire, comprendre sa présence actuelle et accéder aux archives ou aux recherches qui l’abordent. Nous avons donc élaboré un ensemble de plateformes, librement et gratuitement accessibles via un même portail. Chacune de ces plateformes a vocation à rendre compte de cette histoire et de ses traces selon un angle de vue, donc un format, particulier : webdocumentaire pour dresser un état des lieux des recherches, des connaissances établies et des questionnements en suspens, balades numériques pour plonger dans l’histoire des traces urbaines de cette période, film documentaire pour opérer un focus sur l’Exposition coloniale de 1922, vitrine numérique pour explorer l’histoire des collections du musée colonial de Marseille à travers ses objets, et médiathèque pour donner à voir les archives et les sources des recherches sur cette histoire.
Le projet propose donc plusieurs objets, répondant à l’ambition d’une histoire large du fait impérial à Marseille, pouvant être explorés indépendamment les uns des autres : le webdocumentaire est par exemple constitué de 81 capsules vidéos regroupées en neuf grandes thématiques – débats politiques, enjeux économiques, sociétés, savoirs et imaginaires, créations et cultures, récits et médias, musées et archives, empreintes urbaines, mémoires vives. Chaque capsule, réalisée à une ou deux voix (chercheur
es, artistes, archivistes, militant es) et fondée sur de nombreuses archives, fait en quelques minutes le point sur un sujet (« Lutter contre l’impérialisme depuis Marseille », « Les cours coloniaux : le savoir au service du commerce (1892-1945) », etc.) et peut être abordée comme une ressource autonome : une bibliographie vient enrichir la vidéo, et les auteurs et autrices proposent parfois un texte complémentaire pour prolonger, contextualiser, élargir le sujet. De même, chaque itinéraire de balade numérique peut être arpenté physiquement, seul e ou à plusieurs, dans les rues de Marseille, ou être consulté en ligne comme autant de points d’entrée dans l’histoire impériale de Marseille à partir de ses lieux. Nous avons pensé ces objets comme pouvant être regardés, lus, écoutés par tous les types de public.Nous avons aussi souhaité proposer des liens entre tous ces objets, de façon à matérialiser la pluralité des interdépendances entre les thématiques abordées. Mars Imperium offre ainsi plusieurs manières de circuler dans la diversité de ses contenus. Chaque site est construit selon une navigation narrative ou thématique qui répond à son objet scientifique et permet de suivre un fil de consultation. Mais nous proposons aussi une circulation entre documents de manière transverse à l’ensemble des plateformes sur la base de recommandations : sur chaque page de chacune des plateformes, un algorithme suggère d’autres ressources en lien thématique, spatial ou temporel avec la page consultée, induisant des chemins alternatifs au sein de cette vaste base d’histoire.
Enfin, l’ensemble des plateformes est regroupé au sein d’un portail : Mars Imperium. C’est à ce niveau que nous proposons des parcours thématiques parmi les contenus produits : ces parcours sont pensés à partir de sujets qui ont émergé lors de la réalisation du projet, et qui donnent un autre point de vue sur l’histoire impériale et coloniale de Marseille. Marseille, creuset des mobilisations anticoloniales, décolonisation de l’espace public et du patrimoine, sciences coloniales, traite, esclavage, engagisme et travail forcé, femmes et genre, racisme et xénophobie sont les premiers thèmes mis en avant.
Il s’agit ici pour nous de permettre une prise de recul par rapport au foisonnement de cette histoire, de l’interroger à l’aune de questions renouvelées et prégnantes dans nos espaces publics et d’inciter à enrichir les analyses produites par de nouvelles recherches. Tout n’est pas dit, loin de là.
Auteurs et autrices
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CAVALLO Delphine
Valorisation et la diffusion numérique de la recherche en SHS, TELEMMe -
DAUMALIN Xavier
Historien, TELEMMe -
REGNARD Céline
Historienne, TELEMMe
Bibliographie
(2005). Marseille porte Sud 1905-2005, La Découverte, Paris, 239 p., RIS, BibTeX.
(2013). “Histoire orale à Matonge (Bruxelles) : un miroir postcolonial”, Revue européenne des migrations internationales, 29(1), p. 133-155 (https://shs.cairn.info/revue-europeenne-des-migrations-internationales-2013-1-pa), RIS, BibTeX.
(1999). Imperial Cities : Landscape, Display and Identity, Manchester University Press, Manchester, 304 p. (https://books.google.fr/books/about/Imperial_Cities.html?id=4mlD25cnKTMC&red), RIS, BibTeX.
(2000). “Capital and Empire : Geographies of Imperial London”, GeoJournal, 51(1/2), p. 23-32, RIS, BibTeX.
(2002). Kolonialmetropole Berlin : eine Spurensuche, Berlin Edition, Berlin, 320 p., RIS, BibTeX.
(2007). Bordeaux colonial, 1850-1940, Éditions Sud Ouest, Bordeaux, 256 p., RIS, BibTeX.
(2006). Le Havre colonial de 1880 à 1960, Presses universitaires de Rouen et du Havre, Mont-Saint-Aignan, 680 p., doi: 10.4000/books.purh.7177 (https://books.openedition.org/purh/7177), RIS, BibTeX.
(2018). “Lisbon : reading the (post-)colonial city from the nineteenth to the twenty-first century”, Urban History, 46(2), p. 1-20 (https://www.cambridge.org/core/journals/urban-history/article/abs/lisbon-reading), RIS, BibTeX.
(1990). Migrance. Histoire des migrations à Marseille, Volume 4 tomes, Edisud, Éditions Jeanne Laffitte (réédition), Aix-en-Provence, RIS, BibTeX.
(2019). “Making Second Imperial Cities : Modern Ports, Colonial Connectivity, and Maritime Globalization”, Moderne Stadtgeschichte, p. 115-139, RIS, BibTeX.
Pour citer
(2025). “À propos de Mars Imperium”, Mars Imperium (https://marsimperium.org/a-propos-de-mars-imperium), page consultée le 23 février 2025, RIS, BibTeX.