À la gloire de Marseille : le décor du tribunal de commerce (1931-1933)
En 1933 est inauguré le palais Fortia, réalisé par l’architecte Gaston Castel. Il abrite l’annexe du tribunal civil et le tribunal de commerce. La décoration ambitieuse est confiée à de nombreux artistes. Une des pièces remarquables, réalisée à la gloire de Marseille « capitale méditerranéenne, métropole impériale », est une immense toile d’Henri Bremond, directeur des Beaux-Arts de Marseille. Marseille y apparaît comme le centre du commerce impérial mais aussi du commerce rural provençal. Les différentes colonies y sont représentées. Le motif central convoque une vision fantasmée de Marseille (ville de paix, de prospérité, ville de l’Antiquité). On retrouve ces mêmes thématiques sur les grands bas-reliefs qui ornent le palais. Dans les Cahiers du Sud, Gaston Castel, théorise cette vision de Marseille, métropole impériale, située au cœur des circulations mondiales.
Le bâtiment du tribunal
Le Palais de justice de la place Monthyon fut inauguré le 4 novembre 1862. Très rapidement la nécessité de l’agrandir se fit sentir, le tribunal de Marseille devenant en quelques décennies le plus important de France après celui de la Seine. La réalisation d’un nouveau bâtiment fut confiée à Gaston Castel, architecte du département des Bouches-du-Rhône entre 1922 et 1941. À l’origine, deux bâtiments placés de part et d’autre du Palais de justice avaient été prévus. L’un en bordure de la rue Fortia, l’autre en bordure de la rue Breteuil. L’aspect symétrique de la place Monthyon aurait ainsi été préservé. Faute de crédit, il ne fut construit qu’un seul bâtiment. Sa façade principale est située rue Pollack (ex rue Fortia), sa façade latérale gauche rue Joseph Autran, sa façade latérale droite rue Grignan. À la place du bâtiment actuel se trouvaient onze immeubles délabrés. Le 20 mai 1921, les expropriations des parcelles furent déclarées d’utilité publique. En février 1927, on établit la première estimation des travaux, qui ne commencèrent qu’en avril 1930. La cérémonie de pose de la première pierre des deux seuils d’entrée eut lieu le 31 janvier 1931. La construction fut confiée à la Société des travaux du Midi. Le nouveau bâtiment fut inauguré le 16 juillet 1933 par Eugène Penancier (1873-1955), alors Garde des Sceaux.
Une division du bâtiment en deux parties, tribunal civil – tribunal de commerce, était imposée par le programme. L’édifice s’étend sur 1800 mètres carrés, sa façade culmine à 25 mètres. Il se compose de deux pavillons abritant, à droite, le tribunal de commerce et, à gauche, l’annexe du tribunal civil. L’assise du monument est formée par un large soubassement orné d’une frise de méandres et percé de fenêtres carrées. Deux portes, placées à la verticale des péristyles, coupent l’horizontalité de ce premier niveau. Les clefs de porte, sculptées par Antoine Sartorio, représentent un glaive frappé de la devise ORDO et entouré par deux serpents pour l’annexe du tribunal civil, et par un caducée entouré par des serpents pour le tribunal de commerce. Au-dessus de l’assise, la large façade comportant quatre niveaux est ornée de deux avant-corps de composition symétrique, constitués d’un péristyle à quatre colonnes couronnées d’immenses bas-reliefs réalisés par Antoine Sartorio. Le bas-relief du tribunal de commerce fut établi à partir du motif central des Tables de la loi, mais ici, un caducée et un globe armillaire (symbolisant le commerce et le voyage) remplacent la balance. Une allégorie de l’abondance, identifiable par sa corne débordant de fruits, veille sur le commerce évoqué par des bateaux sur le côté gauche, et sur l’Industrie symbolisée par des usines sur le côté droit.
La première chambre est sans nul doute l’accomplissement de tout le travail d’architecte de Gaston Castel pour le tribunal de commerce. Elle occupe toute la partie droite du premier étage. L’accès peut se faire par le grand hall, mais aussi par le salon d’honneur, celui-ci servant alors de salle des délibérés. Cette salle d’audience est un vaste espace embrassant deux niveaux, deux murs étant percés d’immenses vitraux aux motifs géométriques. Dominant l’estrade de la présidence, Antoine Sartorio sculpta une Marianne.
À la gloire de Marseille Capitale Méditerranéenne Métropole Coloniale
Au fond de la salle, une grande toile réalisée par Henri Brémond (1875-1944) s’intitulant À la gloire de Marseille Capitale Méditerranéenne Métropole Coloniale occupe le mur opposé au pupitre des juges. Cette toile fut réalisée en deux parties : Henri Brémond exécuta d’abord le motif central, puis la frise. Le devis du peintre mentionne un décor de 80 m2. La partie centrale représente un triomphe, dans la tradition antique. Un char flanqué de cornes d’abondance est tiré par trois chevaux. Au premier plan, une frise de personnages symbolise la richesse de Marseille : un personnage portant une Victoire de Samothrace évoque le passé antique de la ville, une femme drapée d’une toge blanche portant des épis de blé représente la prospérité, un semeur évoque l’abondance et un ouvrier avec sa pelle personnifie le travail. Devant eux, trois putti portent un plateau de fruits et de fleurs. Un personnage a été ajouté par rapport à l’esquisse préparatoire du projet. Il est situé au-dessus du premier cheval, aux côtés de la femme aux cheveux blonds. Cet homme, dont on ne voit que le visage, le profil gauche, est sans doute un portrait de Gaston Castel, rajouté par Brémond en hommage à l’architecte. Toute cette composition, s’inscrit dans un paysage contemporain : on discerne les créneaux de l’abbaye de Saint-Victor et le profil de la basilique Notre-Dame de la Garde. Autour du motif central, Henri Brémond a peint une large frise où se trouvent représentés, à gauche un kouros portant un caducée - Marseille centre du commerce maritime méditerranéen et, à droite un kouros tenant un bateau - Marseille centre du commerce rural provençal. Le reste de la frise est composée de médaillons représentant l’Indochine, la Tunisie, l’Algérie, le Maroc, l’AOF (Afrique occidentale française), l’Égypte, la Grèce, l’Italie et l’Espagne. Au bas de cette grande composition, un cartouche donne le titre de l’œuvre : À la gloire de Marseille Capitale Méditerranéenne Métropole Coloniale. Ce titre évoque les écrits de Gaston Castel dans le domaine de l’urbanisme : « Peu de ville sont appelées à s’étendre comme la nôtre. On s’aperçoit depuis quelques années du prodigieux avenir qui l’attend. Elle est la clef de la France du Sud ». Pour Marseille, Castel se fait en effet théoricien et historien. Il publie trois ouvrages sur sa ville : Marseille et l’urbanisme (1932), Marseille métropole (1934), Marseille capitale impériale (1938). Sa position d’architecte en chef des Bouches-du-Rhône, de 1922 à 1941, le conforte.
L’iconographie déployée dans cette toile s’inscrit dans un discours qui remonte à la fois à la Renaissance, autour de la thématique des quatre parties du monde, et au XIXe siècle à travers les idées saint-simoniennes d’échanges fructueux entre peuples et civilisations. Elle va peu à peu évoluer vers la glorification de l’empire colonial.
Un autre décor au sein du tribunal de commerce devait également reprendre ces thèmes. Oscar Eichaker avait dans un premier temps réalisé le projet d’une grande fresque intitulée Marseille et l’Abondance se déployant sur trois côtés du salon, montrant le port de Marseille peuplé d’allégories symbolisant les pays et les activités du commerce, actualisant le thème du tableau de Puvis de Chavannes, Marseille Porte de l’Orient. Elle ne fut jamais réalisée.
Extraits de : « Architecture et décor à Marseille, 1919-1965 : Gaston Castel et les artistes : [exposition », Musée d’histoire de Marseille, 6 juin 2009-2 janvier 2010] , Marseille, Images en manœuvres, 2009, p. 81-95.
Auteurs et autrices
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BLANCHET Ann
Conservatrice du patrimoine, Musées de Marseille -
LAUGIER Emmanuel
Historien de l’Art, Musée d’histoire de Marseille
Bibliographie
(2009). Architecture et décor à Marseille, 1919-1965 : Gaston Castel et les artistes : [exposition, Musée d’histoire de Marseille, 6 juin 2009-2 janvier 2010], Images en manœuvre, 144 p., RIS, BibTeX.
(2009). Marseille : Images en manœuvres, Musée d’histoire de Marseille, Marseille, RIS, BibTeX.
(1934). “Marseille-Métropole”, Les cahiers du Sud, RIS, BibTeX.
(1932). “Marseille et l’urbanisme”, Les cahiers du Sud, RIS, BibTeX.
Pour citer
(2025). “À la gloire de Marseille : le décor du tribunal de commerce (1931-1933)”, Mars Imperium (https://marsimperium.org/a-la-gloire-de-marseille-le-decor-du-tribunal-de-commer), page consultée le 17 février 2025, RIS, BibTeX.