Traces des décolonisations
Approche historique
Si les traces de la colonisation sont nombreuses dans le paysage urbain de Marseille, celles de la décolonisation sont plus rares et plus fragmentaires.
Le seul lieu de mémoire directement associé à cet épisode l’évoque du point de vue des colons. Il s’agit du Mémorial des Rapatriés, situé sur le front de mer, un monument inauguré en 1971, qui rend hommage aux ressortissants français ayant dû quitter l’Afrique du Nord au moment des indépendances. Cette structure de neuf mètres de haut, réalisée par le sculpteur marseillais César, représente une pale d’hélice de bateau, en référence à la traversée de la Méditerranée par les rapatriés. Sur son socle, une inscription en relief porte le texte suivant :
« La Ville de Marseille / aux rapatriés d’Afrique du Nord et d’Outre-Mer à tous ceux qui ont pour dernière demeure un sol maintenant étranger, sur lequel ils ont vécu, travaillé et qu’ils ont aimé. Salut à vous qui êtes revenus. Notre ville est la vôtre ».
On note l’ambivalence de cette formulation : elle évoque non seulement les Français rapatriés après l’indépendance de l’Algérie, mais aussi l’ensemble des colons ayant vécu dans l’empire ; elle rend hommage à leur travail mais non aux combats menés au nom de la France coloniale ; enfin, elle les déclare bienvenus à Marseille, alors que leur accueil, dans les années 1960, fut problématique. Pour cette raison, une partie des pieds-noirs marseillais ont boudé l’inauguration du monument en 1971. Puis au fil des ans, celui-ci a été adopté comme lieu de rassemblement et de commémoration par les associations de rapatriés. En 2012, ces dernières ont fait ajouter au socle un bas-relief évoquant de façon plus sensible leur expérience de l’exil. Aujourd’hui, ce lieu est donc porteur d’une mémoire encore vivante, mais partielle, essentiellement celle des Français d’Algérie.
Approche critique
D’autres aspects de la décolonisation sont évoqués, de façon plus indirecte, dans la toponymie de Marseille, laquelle commémore quelques-uns des acteurs de ce processus. Parmi eux, le général de Gaulle, qui a donné son nom à une place du centre-ville. Ce toponyme rend hommage non seulement au héros de la Libération, mais aussi à l’homme d’État qui sut faire accepter aux Français l’indépendance de l’Algérie : c’est à Marseille que Charles de Gaulle tint en novembre 1961 un important discours annonçant le référendum sur l’autodétermination des Algériens. Un peu plus loin, une rue discrète a été baptisée du nom de Félix Eboué, qui fut un important allié de De Gaulle pendant la seconde guerre mondiale, permettant le ralliement de l’Afrique à la France Libre. Or, Félix Eboué joua aussi un rôle dans l’évolution du régime colonial français, puisque sa politique indigène en Afrique équatoriale française inspira la conférence de Brazzaville en 1944.
Deux autres acteurs ultérieurs de la décolonisation, l’un français, l’autre africain, sont mentionnés via deux édifices publics de Marseille. D’une part, les Archives départementales ont pris en 2006 le nom de Gaston Defferre, en mémoire du maire qui dirigea la ville des années cinquante à quatre-vingt, mais aussi du ministre de la France d’Outre-Mer qui fit voter la Loi-Cadre de 1956, étape importante de l’émancipation de l’Afrique noire française. D’autre part, un important institut de santé situé dans le quartier de la Calade porte le nom d’hôpital Félix Houphouët-Boigny, homme politique ivoirien qui fut également, à cette époque, l’un des artisans de la décolonisation.
L’origine de cette dénomination remonte à 1978, lorsque le président de la Côte d’Ivoire fit un don substantiel à l’Assistance publique des hôpitaux de Marseille, permettant de créer à la Calade un service des maladies tropicales, puis d’y accueillir de jeunes médecins africains en stage. La dotation de Félix Houphouët-Boigny est à rattacher aux liens politiques anciens que l’élu ivoirien avait noués avec Gaston Defferre au temps de la décolonisation. Ces liens se sont ensuite prolongés, comme en témoignent le précoce accord de jumelage signé entre Marseille et Abidjan, mais aussi cet hôpital Houphouët-Boigny, résultat d’une coopération qui fonctionna ici du Sud vers le Nord.
Ainsi, les références à la décolonisation dans l’espace urbain marseillais sont-elles plurielles : leur disparité suggère une mémoire éclatée et non encore totalement assumée.
Auteurs et autrices
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ATLAN Catherine
Historienne, IMAf -
CHABANI Samia
Coordinatrice générale d’Ancrages, journaliste Diasporik
Pour citer
(2025). “Traces des décolonisations”, Mars Imperium (https://marsimperium.org/traces-des-decolonisations), page consultée le 5 avril 2025, RIS, BibTeX.