La statuaire impériale : les escaliers de la gare Saint-Charles

Contexte historique

La gare Saint-Charles, inaugurée en 1848, ne dispose pas à l’origine d’accès direct au boulevard d’Athènes. Une fois abandonnée l’idée d’un tramway funiculaire, les élus décident qu’un escalier reliera la gare à la ville. En 1911, la municipalité lance donc un appel pour sa construction. Le projet retenu est celui d’Eugène Senès et Léon Arnal. Mais il est trop cher. Une solution de financement est trouvée avec une taxe sur les billets de chemin de fer mais le début de la première guerre mondiale retarde la réalisation. Finalement, un accord officiel entre la ville et l’État est trouvé en 1923 et les travaux commencent la même année. L’œuvre est terminée en 1926 et inaugurée par le président de la République Gaston Doumergue le 24 avril 1927. Ce n’est donc qu’après l’exposition coloniale de 1922 que les voyageurs et les Marseillais parcourent pour la première fois les marches et les groupes statuaires qui les bordent.

Marseille - Escalier monumental de la gare St Charles. Sénés et Arnal, architectes

Constitué de 105 marches et de 7 paliers de repos, l’escalier de la gare se présente comme une œuvre innovante dans le paysage urbain. En effet, son ossature est l’un des premiers exemples d’utilisation du béton armé. Le ciment provient de l’entreprise des frères Chauffert, la Société coloniale des chaux et ciments Portland de Marseille, qui exporte dans toutes les colonies d’Afrique. Au delà de ces aspects techniques, l’escalier monumental devient très vite le symbole de la gare Saint-Charles. Il offre en effet aux visiteurs qui le descendent un panorama exceptionnel.

Approche critique

À l’été 2021, l’inscription «  il est temps de décoloniser !!!  » est apposée sur le socle d’une des statues au bas des escaliers de la gare Saint-Charles. Le lieu a été depuis réinvesti par d’autres actions : collages, performance dansée, inscriptions, affichages, menées par des collectifs militants pour le retrait de deux statues jugées colonialistes et sexistes, et demandant, notamment par voie de pétition, leur retrait de l’espace public. Les deux statues dénoncées représentent les colonies d’Asie et les colonies d’Afrique. L’Asie est représentée par une figure féminine évoquant une princesse khmère. Adossée à une banquette, sa poitrine est dénudée, le bas du corps recouvert par une jupe. Parée de bijoux, elle porte une coiffe travaillée, et sa main est posée sur la tête d’un lion qui rappelle la statuaire khmère. Elle est accompagnée par deux enfants, dont l’une porte un panier de fruits (8) et le second une statuette. Lui faisant face, de façon quasi-symétrique, une autre femme représente les colonies d’Afrique : coiffée de tresses, elle est à demi-allongée sur une banquette dont le bord est un crâne de buffle. Nue, puissamment musclée, elle dissimule à peine sa poitrine généreuse. À ses côtés se trouvent des enfants qui présentent des fruits, un masque, une défense d’éléphant, ainsi qu’une guenon et son petit. Réalisées par le sculpteur Louis Botinelly, ces statues constituent le groupe inférieur des escaliers de la gare Saint-Charles. La construction des escaliers a été décidée en 1911, mais la première pierre est posée en 1923, et le monument est ouvert en 1925. Entre-temps, les contextes ont changé et Marseille s’ouvre davantage à l’empire. L’organisation de l’exposition coloniale de 1922 a joué un grand rôle dans l’image que se donne la ville, ainsi que dans la diffusion de représentations impériales, déjà présentes dans l’espace urbain, comme le montrent les caryatides de l’ancien hôtel du Louvre et de la Paix, situé sur la Canebière. Ces caryatides sont un exemple d’allégories de continents représentés dans une perspective impérialiste, qui renvoient à des modèles antiques, au moins typologiques.

Les groupes féminins de Botinelly s’inscrivent dans ces deux mêmes répertoires.
Ils renvoient tout d’abord à la représentation, classique dans l’Antiquité, des « provinces fidèles ou pacifiées » de l’empire romain par des allégories féminines. Le motif de la figure féminine étendue renvoie à l’origine aux allégories des fleuves, réutilisées par la suite pour représenter les provinces. Les seins nus et la présence d’enfants se cumulent avec des images de la terre nourricière ; les éléments autour d’elles renvoient à leur origine.

Le second répertoire mobilisé est plus contemporain : si les escaliers de la gare Saint-Charles n’ont pu être construits à temps pour l’exposition coloniale de 1922, ils en portent incontestablement la marque. Sur le grand palier intermédiaire se dressent les pylônes d’Auguste Carli représentant, là encore, deux allégories féminines à l’évidente dimension impériale : Marseille, porte de l’Orient et Marseille, colonie grecque. Au bas de l’édifice, l’Asie, à l’est, et l’Afrique, à l’ouest, sont de purs archétypes des stéréotypes raciaux alors en vigueur. Elles renvoient également à la hiérarchisation supposée des diverses populations de l’empire. L’Asie est entourée d’objets appartenant à la civilisation khmère, prestigieuse mais disparue, et le vase posé à ses côtés est décoré par une frise de danseuses cambodgiennes, semblables à celles qui se sont produites lors de l’exposition coloniale de 1922. Le registre utilisé pour les colonies d’Afrique est davantage de l’ordre de l’animalité. La représentation de l’Asie suggère également une plus grande pudeur et un certain mystère, conformément à un autre lieu commun des représentation impériales.
On note cependant la même lascivité, la même érotisation de figures féminines offertes aux regards métropolitains, et réduites à une confuse imagerie exotique qui puise au vaste magasin des imaginaires coloniaux.

Colonies d’Afrique par Botinelly
Association Ancrages

Ainsi, ces groupes statuaires, des caryatides de l’Hôtel du Louvre et de la Paix aux statues de la gare Saint-Charles, diffusent, sur le modèle antique, l’idée d’une forme de domination universelle, reprise, avec d’autres motifs, au temps de la colonisation française contemporaine.

Les statues qui ornent les côtés de l’escalier forment un véritable discours idéologique dans l’espace urbain, discours mis en majesté et renforcé par la puissance symbolique et fonctionnelle de l’escalier. En haut de celui-ci, de part et d’autre, se trouvent deux lions avec des enfants, œuvres d’Ary Bitter. Sur le côté gauche, l’ancre de la marine et l’inscription « le soleil et la mer » représentent Marseille en tant que port industriel. Le deuxième groupe à droite représente Marseille comme capitale commerciale maritime.

En descendant l’escalier, on rencontre donc deux imposantes figures féminines d’Auguste Carli. À droite, vêtue d’une chlamyde, un court manteau, Marseille « colonie grecque ». De l’autre côté, Marseille « porte de l’Orient », tient un triton, symbole de Poséidon, dieu de la mer. Son expression, dure, montre la force et la volonté de puissance de Marseille.

En regardant les escaliers de la gare, l’appareil idéologique de l’époque apparaît encore plus nettement. La descente de l’escalier est donc aussi un discours sur l’histoire. Marseille, colonie grecque par sa fondation, reliée à l’Orient depuis plus de vingt siècles, est présentée naturellement, historiquement et légitimement comme la capitale coloniale française. Au delà, le discours sur la mission civilisatrice de l’entreprise coloniale est également éclatant.

La complexité de l’escalier réside dans le fait qu’il est à la fois propagande et monument, mais aussi espace pratiqué. Sa fonction est toujours d’unir la ville à la gare. Bien qu’il y ait d’autres accès, il reste le principal. Aujourd’hui, la présence dans l’espace public de telles représentations coloniales suscite le malaise et le débat.

Auteurs et autrices

Bibliographie

Georges Aillaud et al., Désirs d’ailleurs : les expositions coloniales de Marseille 1906 et 1922, Marseille, Ed. Alors hors du temps, 2006, 139 pages

Aurélia Dusserre, « L’escalier de la gare Saint-Charles, ou Marseille « porte de l’Orient » », in Pierre Singaravélou (dir.), Colonisations. Notre histoire, Paris, Seuil, 2023, p. 473-474

Catherine Marand-Fouquet, « Le genre des colonies. Sur les escaliers de la gare Saint-Charles », Clio. Histoire, femmes et sociétés, 12, 2000, p. 188-191

Gérard Monnier, « Deux chantiers de sculpture monumentale à Marseille en 1925 : l’escalier de la gare Saint-Charles, le Palais de l’automobile », Marseille, 136, 2e trimestre 1984, p. 22-31

Pour citer

CHABANI Samia, STEFANI Matteo (2025). “La statuaire impériale : les escaliers de la gare Saint-Charles”, Mars Imperium (https://marsimperium.org/la-statuaire-imperiale-les-escaliers-de-la-gare-saint-c), page consultée le 5 avril 2025, RIS, BibTeX.