Vitrines d’empire

Approche historique et critique de l’ancien « musée colonial » de Marseille

Marseille a accueilli un musée colonial de 1893 à 1962. Dans celui-ci étaient réunis des objets et échantillons collectés dans le monde entier à des fins scientifiques, économiques ou culturelles selon un processus d’appropriation du monde propre au contexte impérial. Vitrines d’empire présente une sélection des collections du musée colonial à la lumière des connaissances actuelles sur ces objets et leur histoire.

Dès le XVe siècle, le processus d’exploration et de colonisation d’autres continents par les Européens associe les dimensions économique et scientifique. On peut parler d’appropriation réelle et symbolique du monde. Au XVIIe siècle, les élites européennes raffolent des échantillons animaux, végétaux, minéraux et des objets exotiques dans leurs cabinets de curiosité. A partir du XVIIIe siècle, les États commandent et organisent de grandes explorations scientifiques et des collectes qui donnent lieu à la constitution des Muséums d’histoire naturelle en Europe et aux Etats-Unis. Les différentes sciences (astronomie, cartographie, botanique, médecine) profitent de cette entreprise d’inventaire, de collecte et de prélèvements. Les publications scientifiques et récits de ces voyages participent de la diffusion de ces connaissances.

À la fin du XIXe siècle, le nouvel élan de la conquête coloniale, avec la fondation des grands empires coloniaux anglais, français, allemands ou belges par exemple, redonne de la vigueur à ce processus. Tandis que les sciences naturelles s’orientent de plus en plus vers des objets et terrains coloniaux, de nouvelles sciences humaines se développent dans le cadre des empires, comme la géographie et l’anthropologie. Parallèlement, on voit se construire une recherche et un enseignement spécifiquement « coloniaux » dans divers instituts et universités. Les sciences en situation coloniale servent ainsi de légitimation à la colonisation et progressent en retour grâce aux conquêtes. La course à la publication scientifique est un des aspects de la concurrence entre États européens en rivalité dans le processus de colonisation. Ces développements scientifiques servent aussi à l’économie des puissances colonisatrices, des produits de consommation courante – comme le riz, le cacao, le café – ou des produits nécessaires à l’industrie – comme le caoutchouc, les oléagineux, le fer, les phosphates, la bauxite – faisant l’objet de découvertes et de cultures particulièrement lucratives. Ces connaissances, objets, échantillons, produits sont popularisées à travers les expositions coloniales, les jardins botaniques et d’acclimatation, les jardins zoologiques.

Vitrines d’empire vise à présenter une sélection des différents échantillons botaniques, animaux, objets ethnographiques qui ont constitué les collections du Musée colonial de Marseille (1893), fondé par le botaniste et professeur à la faculté des sciences Édouard Heckel, également à l’origine de l’Institut colonial de la ville la même année. Il s’agit du premier musée de ce type en France. Les collections sont constituées de ses collections privées et complétées par les donateurs (militaires, explorateurs, scientifiques) avec lesquels il est en relation. Le Musée associe la présentation des collections à une revue, une bibliothèque et un laboratoire. Présenté comme un institut de recherche appliquée et d’enseignement, le Musée colonial de Marseille s’inscrit dans le réseau marseillais des sciences coloniales, étroitement lié aux milieux économiques et industriels locaux, en particulier à la chambre de commerce, et plus généralement aux intérêts stratégiques liés à la colonisation. Il est financé par le ministère des Colonies et des donations privées.

La navigation cartographique permet de prendre conscience de l’étendue des régions où ont été prélevés ces objets. Logiquement, c’est la géographie de l’Empire colonial français qui se dessine, mais pas uniquement, certains objets ayant été « acclimatés » dans des colonies françaises à partir d’autres espaces ou prélevés hors des frontières de l’Empire par des explorateurs ou voyageurs. Leurs trajectoires racontent l’exploration et l’appropriation du monde par les savants, militaires et explorateurs français. Les collections de l’ancien Musée colonial sont aujourd’hui dispersées. Notre sélection d’objet émane de quatre institutions parmi les principales héritières des échantillons et objets de l’ancien musée : la faculté des sciences d’Aix-Marseille Université, le Muséum d’histoire naturelle de Marseille, le Musée d’arts africains, océaniens et amérindiens de la ville de Marseille et le Musée du quai Branly-Jacques Chirac de Paris. Réunis et présentés ici, ils permettent un retour critique sur les sciences coloniales et une réflexion sur la nécessaire présentation des « biographies d’objets » dans les collections publiques.

À propos des collections contemporaines héritées de la période coloniale

“Un musée est une institution permanente, à but non lucratif et au service de la société, qui se consacre à la recherche, la collecte, la conservation, l’interprétation et l’exposition du patrimoine matériel et immatériel. Ouvert au public, accessible et inclusif, il encourage la diversité et la durabilité. Les musées opèrent et communiquent de manière éthique et professionnelle, avec la participation de diverses communautés. Ils offrent à leurs publics des expériences variées d’éducation, de divertissement, de réflexion et de partage de connaissances”
S’inscrivant dans la nouvelle définition du musée adoptée en 2022, lors de l’Assemblée générale extraordinaire du Conseil International des Musées - ICOM* et à l’aune d’une nouvelle étape de transformation que les musées ethnographiques et d’arts extra-européens connaissent, partout dans le monde, depuis une dizaine d’années, le Musée d’Arts Africains, Océaniens, Amérindiens – MAAOA de Marseille, entame une profonde réflexion sur son devenir.

Rendue possible grâce à la richesse de ses collections et au travail scientifique réalisé depuis sa fondation en 1989, la démarche entamée par le MAAOA, particulièrement comme Musée de France, repose sur la poursuite de ses missions de service public (conservation, recherche, valorisation, transmission) mais aussi sur sa volonté de construire les fondations d’une nouvelle éthique relationnelle basée sur le positionnement central du dialogue et du lien à l’échelle locale, nationale et internationale.
Le processus amorcé repose d’une part sur la volonté de l’établissement à mettre en œuvre une symétrie raisonnée des relations vis à vis des communautés, de leur représentants ou de leurs diasporas, dont sont originaires les collections mais aussi sur sa capacité à faire preuve de transparence, qu’elle soit d’ordre méthodologique, historique ou culturelle.
Le MAAOA s’engage ainsi, comme l’ensemble des musées de Marseille, à questionner de manière ouverte et partagée l’histoire de leurs collections en consolidant notamment une politique volontariste de recherche de provenance dont les résultats viennent progressivement enrichir, amender et préciser les connaissances liées à chaque sujet-objet.

Les informations présentées par le MAAOA dans les Vitrines d’Empire , sont volontairement contextualisées, elles doivent cependant être considérées comme l’expression de l’état actuel des recherches, état qui a donc vocation à évoluer.

*organisation non gouvernementale établissant des normes professionnelles et éthiques pour l’organisation internationale des musées et des professionnels de musée vouée à la recherche, à la conservation, à la pérennité et à la transmission à la société, du patrimoine naturel et culturel mondial, présent et futur, matériel et immatériel.

Bibliographie

  • Blais Hélène, L’Empire de la nature. Une histoire des jardins botaniques coloniaux (fin XVIIIe-années 1930), Paris, Champ vallon, 2023
  • Dorigny Marcel, Klein Jean-François, Peyrouloux Jean-Pierre, Singaravélou Pierre, de Suremain Marie-Albane, Grand atlas des empires coloniaux. Des premières colonisations aux décolonisations XVe-XXIe s., Paris, Autrement, 2015
  • Leblan Vincent et Juhé-Beaulaton (dir.), Le spécimen et le collecteur. Savoirs naturalistes, pouvoirs et altérités (XVIIIe-XXe siècles), Paris, Publications scientifiques du Muséum, 2018
  • Singaravelou Pierre, Professer l’Empire. Les « sciences coloniales » en France sous la IIIe République, Paris, Publications de la Sorbonne, 2011