Le jardin d’essai colonial

Contexte historique

Le Jardin d’acclimatation de Marseille a été créé en 1854, et a cessé d’accueillir des animaux en 1987. Il a été fondé par la Société zoologique d’acclimatation, une société savante créée par le zoologiste Isidore Geoffroy Saint-Hilaire. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire (1805-1861) était un zoologiste français renommé, fils du célèbre naturaliste Étienne Geoffroy Saint-Hilaire. Il est surtout connu pour ses travaux sur l’étude des anomalies congénitales chez les humains et les animaux. En 1854, il a également introduit le terme « éthologie » pour décrire l’étude du comportement animal. Il a joué un rôle clé dans la fondation de la Société zoologique d’acclimatation en 1854, qui visait à introduire et à acclimater des espèces animales exotiques en France. Il a également été professeur au Muséum national d’histoire naturelle et président de l’Académie des sciences.

La maîtrise de la nature est d’abord un outil au service de l’économie coloniale. Plantations esclavagistes à l’époque moderne, cultures d’exportation, extraction minière : les modes d’exploitation de la nature en situation coloniale ont été multiples et ne datent pas du XIXe siècle, même s’ils s’amplifient alors. Les historiennes et historiens ont montré que la prospérité occidentale reposait notamment sur l’externalisation des coûts écologiques (déforestation, mines, etc.) dans les colonies, ce qui a eu des conséquences à très long terme. De fait, toutes les actions entreprises sur la nature en situation coloniale (défrichements, assèchement, grands travaux d’irrigation) ont eu de lourds effets sociaux. Les populations colonisées, les esclaves puis les travailleurs migrants, dans le cadre de l’engagisme, ont été massivement mobilisés, en général sous la contrainte, pour participer à la « maîtrise » de la nature tropicale et à son exploitation. Il s’agit de développer des cultures conformes aux intérêts de la métropole et rentables pour les colons, et les introductions « réussies », à l’origine de monocultures supprimant les cultures vivrières, ont un impact environnemental et social majeur (thé).

À la fin du XIXe siècle, les « stations d’essai », consacrées à la reproduction intensive de quelques espèces jugées utiles, se multiplient dans les colonies, au service des intérêts agricoles des métropoles, et dans une perspective de rationalisation des usages de la nature. Le jardin d’essai de Tunis, créé en 1892, est d’abord une pépinière, à laquelle est rattachée une école coloniale d’agriculture. Celui de Camayenne, en Guinée, doit répondre à partir de 1898 à l’augmentation de la consommation de fruits tropicaux en métropole et au développement de la culture du caoutchouc à partir du choix des espèces les plus rentables.

Approche critique

La « maîtrise » de la nature relève de la mythologie coloniale et doit aussi être analysée comme telle. Elle renvoie à un discours propagé par les États colonisateurs affirmant ainsi leur toute-puissance, dans une rhétorique prométhéenne qui a largement contribué à asseoir leur pouvoir, dans l’empire français comme dans les autres empires coloniaux. Il est pourtant des lieux et des moments où cette maîtrise a été largement contestée, disputée, et parfois réappropriée. Très fréquemment qualifiée de « sauvage » ou de « vierge », cette nature est généralement présentée par les explorateurs, les savants et les administrateurs comme offerte aux colonisateurs, au mépris de tous ses usages précoloniaux. La mise en accusation des pratiques culturales locales, comme la présupposée incapacité des populations à tirer le meilleur parti de cette nature, sont autant d’éléments spécifiques du gouvernement colonial de la nature. Les récits déclinistes, accusant les populations colonisées d’être responsables de l’usure des sols, de la désertification ou du surpâturage, ont été légion, et ont favorisé la création de réserves, autour desquelles les puissances impériales métropolitaines s’accordent en 1900.

Auteurs et autrices

  • CHABANI Samia

    Coordinatrice générale d’Ancrages, journaliste Diasporik

Bibliographie

Hélène Blais, L’Empire de la nature. Une histoire des jardins botaniques coloniaux, fin XVIIIe siècle-années 1930, Ceyzérieu, Champ Vallon, 2023, 380 pages

Georges Aillaud et Arlette Aillaud, « Une collaboration municipalité/faculté : le jardin botanique » in Georges Aillaud et al. (dir.), Marseille, 2600 ans de découvertes scientifiques. II – Vers la création de la faculté des sciences, Aix-en-Provence, Publications de l’Université de Provence, 2002, p. 295-310.

Pierre Singaravelou, Professer l’Empire. Les « sciences coloniales » en France sous la Troisième république, Paris, Publications de la Sorbonne, 2011, 409 pages

Samir Boumediene, La Colonisation du savoir. Une histoire des plantes médicinales du « Nouveau Monde » (1492-1750), Vaulx-en-Velin, Éditions des Mondes à faire, 2016, 477 pages

Guillaume Blanc, L’Invention du colonialisme vert. Pour en finir avec le mythe de l’Éden africain, Paris, Flammarion, 2020, 352 pages

Diana K. Davis, Les Mythes environnementaux de la colonisation française au Maghreb, Seyssel, Champ Vallon, 2012, 336 pages

David M. Gordon, Nachituti’s Gift : Economy, Society, and Environment in Central Africa, Madison, University of Wisconsin Press, 2006, 304 pages

Richard Grove, Green Imperialism. Colonial Expansion, Tropical Island Edens and the Origin of Environmentalism, 1600-1860, Cambridge-New York, Cambridge University Press, 1995, 540 pages

Corey Ross, Ecology and Power in the Age of Empire : Europe and the Transformation of the Tropical World, Oxford-New York, Oxford University Press, 2017, 496 pages

Pour citer

CHABANI Samia (2025). “Le jardin d’essai colonial”, Mars Imperium (https://marsimperium.org/le-jardin-d-essai-colonial), page consultée le 5 avril 2025, RIS, BibTeX.