Les Expositions coloniales de 1906 et de 1922. Entre fascination et résistance
Contexte historique
En 1903, le docteur Édouard Heckel et l’homme d’affaires Jules Charles-Roux sont chargés d’organiser la première exposition coloniale de Marseille. Il s’agit à la fois de légitimer les récentes conquêtes coloniales de la France dont certaines, comme celles de la Tunisie, du Dahomey et de Madagascar ont été fortement appuyées par les élites locales, de démontrer l’intérêt des marchés coloniaux pour l’économie marseillaise et de faire découvrir aux visiteurs, avec tous les stéréotypes du temps, les populations colonisées.
Le projet est élaboré minutieusement en partenariat direct avec les représentants métropolitains aux colonies. La première exposition coloniale française est inaugurée le 15 avril 1906 à Marseille.
La cité phocéenne devient alors, pour sept mois, un espace d’échange commercial entre les colonies et les entreprises s’étendant de Marseille à Lyon, dans un décor visuellement instrumentalisé et incarné entre autres par des reconstitutions de palais coloniaux grandeur nature. Durant toute la durée de l’exposition des congrès scientifiques consacrés aux colonies sont organisés. Il s’agit donc d’apprendre, mais aussi de divertir : manèges, promenades à dos de chameau, ballon ascensionnel, spectacles, festivités rencontrent un franc succès.

1 800 000 visiteurs se rendent à l’exposition et le succès populaire rencontré encourage la Chambre de commerce de Marseille et l’Institut colonial, désormais sous le contrôle de la Chambre de commerce, de renouveler l’expérience tous les 10 ans. Une nouvelle exposition est programmée en 1916 dans ce qui, entre-temps est devenu le parc Chanot, mais est repoussée à cause du conflit mondial.
Au lendemain de la première guerre mondiale, les milieux économiques marseillais cherchent à réaffirmer avec force la vocation coloniale du port de Marseille. Reprenant le projet d’exposition initialement prévu pour 1916, ils confient à l’un d’entre eux, Adrien Artaud, le soin de mener à bien l’opération. Député des Bouches-du-Rhône, ancien président de la Société pour la défense du commerce et de l’industrie de Marseille (1902-1904), président en exercice de la Chambre de commerce depuis 1913, très impliqué dans les échanges coloniaux avec sa société de négoce en vins et sa participation aux conseils d’administrations de plusieurs maisons de commerce, Adrien Artaud réussit bien au-delà de ce qu’espéraient les promoteurs de l’opération : plus de 3 millions de visiteurs se pressent à l’exposition coloniale de 1922 pour découvrir les différentes reconstitutions censées évoquer chaque colonie française.
Pour autant, l’ambiance n’est plus la même qu’en 1906. L’engagement des populations colonisées sur les différents fronts de la première guerre mondiale et la crise économique qui sévit dans les colonies pendant et au lendemain de la guerre, ont ébranlé les convictions et ravivé les contestations. Même du côté du colonisateur le doute s’installe. Dans la foulée de l’exposition coloniale de 1922, Adrien Artaud organise une grande conférence sur les perspectives de la politique économique coloniale de la France et déclare : « Il faut savoir nous faire pardonner l’acquisition d’un domaine colonial magnifique, et nous faire pardonner par les colonies de les avoir conquises. Comme ce n’est pas elles qui nous ont demandé de faire cette conquête, le seul moyen de légitimer notre intervention est de leur assurer plus de prospérité qu’elles n’en auraient eu si nous n’étions pas allés chez elles ». Favorable aux nombreux investissements prévus par le projet de loi Sarraut toujours en discussion au sein de la Commission coloniale du Parlement, il ajoute : « La colonisation paie et nous avons donc le plus grand intérêt à faire pour les colonies ce qui doit être fait ».
Paris, jalouse du succès de ces mises en scène architecturales inédites, entre alors en concurrence avec la cité phocéenne pour l’organisation de ces expositions jusqu’à la période de décolonisation, et organise l’exposition de 1931.
Approche critique : les oppositions politiques marseillaises à l’exposition coloniale de Paris (1931)
Il serait bien ambitieux de dresser un bilan politique des oppositions à l’exposition coloniale à Paris de 1931, question liée à celle de la fonction politique qu’a tenue cette campagne d’opposition dans les milieux anti-impérialistes. Nous pouvons cependant retenir que les milieux mobilisés autour de cette opposition – communistes français, indochinois vivant en métropole – ont aussi agi depuis Marseille, ville des deux premières expositions coloniales.
Le mouvement anticolonial est en effet souvent réduit à la contre-exposition de 1931. Organisée par les surréalistes, la confédération générale du travail unitaire (CGTU) et le Parti communiste, elle était la réponse à l’exposition de Vincennes de 1931. Vincent Bollenot (2019) souligne l’importance de ce moment dans l’histoire du mouvement anticolonial, affirmant qu’il s’agirait d’un événement majeur qui marque le début d’une campagne progressive de sensibilisation et de politisation à travers toute la France.
Si l’exposition de Vincennes en 1931 a fait resurgir la question coloniale dans l’agenda communiste, les militants de Marseille qui se saisissent de la campagne sont les plus expérimentés et les plus constants en matière d’anti-impérialisme, Leur volontarisme permet une relative autonomie d’action, renégociée par des ajustements locaux dans le contexte de la stalinisation du Komintern. Des comités de lutte relativement autonomes du parti, quoi qu’investis et localement impulsés par des cadres du Komintern, mènent une campagne qui n’est pas le résultat du seul plan de Moscou. La surveillance d’État, la répression, les routines précédemment acquises au sein du mouvement, sont autant d’éléments expliquant les formes et les bornes de cette campagne.
La principale limite à l’opposition à l’exposition dépasse ainsi largement les militants. Malgré le réinvestissement politique des grèves sur le chantier, malgré l’agitation permanente entretenue sur le site de Vincennes, les militants ne peuvent s’appuyer sur un mouvement social d’opposition à l’exposition, quasi-inexistant. Seuls, ils ne peuvent assumer un rapport de force global, malgré les craintes des autorités. Si certains militants critiquent l’énergie dépensée dans cette mobilisation pour un échec politique de plus, cette campagne aura néanmoins tenu un rôle de remise en réseau des anti-impérialistes de France alors même qu’en Allemagne, ce milieu s’effrite face à la réaction qui monte.
Plusieurs villes de la métropole forment ainsi des comités de lutte anti-impérialiste, en particulier à Paris, Bordeaux, et Marseille. Le comité de Marseille est composé d’environ une dizaine de membres. Ils se réunissent régulièrement au Club international des marins, un réseau de cafés placé sous l’égide de l’Internationale des marins et dockers, créée en octobre 1930 par la section maritime du Profintern. Dès la fin du mois de mars 1931, le comité entreprend diverses actions, l’une de ses missions étant de déshonorer les employés de l’exposition coloniale recrutés en Indochine et débarquant à Marseille. Le 12 avril à 5 h 30 du matin, lors de l’arrivée du Cap Tourane, transportant un contingent d’employés, une cinquantaine de manifestants indochinois, comprenant des étudiants et des navigateurs, les accueillent munis de sifflets. Les futurs employés de l’exposition coloniale sont contraints de rester une nuit supplémentaire à bord de leur navire, amarré à un quai surveillé par une forte présence policière. Cette manifestation avait été préalablement annoncée par des tracts en quốc ngữ distribués sur le port les jours précédents. Le 10 avril 1931, un tract annonce la création du comité de lutte, encourageant à la grève lors de l’exposition. La planification de cette manifestation remonte à une période antérieure à la formalisation du comité de lutte : un courrier de Fouque, représentant du CAI à Marseille, à Gaston Joseph, directeur des Affaires politiques du ministère des Colonies, daté du 13 février, indiquait déjà que les Indochinois de Marseille projetaient l’achat d’une « cinquantaine de sifflets pour conspuer, à leur arrivée sur les quais, les délégués annamites venant en France représenter l’Indochine à l’exposition coloniale ». Une manifestation similaire était envisagée contre le débarquement de l’Azay-le-Rideau le 28 avril et du d’Artagnan le 1er mai, bien que ceux-ci aient pu accoster malgré la présence d’une petite centaine de manifestants indochinois, le Vieux Port étant étroitement surveillé par les forces de police.
Auteurs et autrices
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CHABANI Samia
Coordinatrice générale d’Ancrages, journaliste Diasporik
Bibliographie
Georges Aillaud, Isabelle Aillaud, Bernard Barbier et al., Désirs d’ailleurs, les expositions coloniales de Marseille 1906 et 1922, Marseille, Alors Hors du Temps, 2006, 139 pages
Archives départementales des Bouches-du-Rhône, L’exposition coloniale de Marseille de 1922, exposition virtuelle, en ligne
Pascal Blanchard et Gilles Boëtsch (dir.), Marseille, porte Sud. Un siècle d’histoire coloniale et d’immigration, Paris, La Découverte, 2005, 240 pages
Vincent Bollenot, « « Ne visitez pas l’exposition coloniale ! » La campagne contre l’exposition coloniale internationale de 1931, un moment anti-impérialiste », French Colonial History, 2019, 18, pp. 69-100
Aurélia Dusserre, « L’escalier de la gare Saint-Charles, ou Marseille "porte de l’Orient" », in Pierre Singaravélou (dir.), Colonisations. Notre histoire, Paris, Seuil, 2023, pp. 473-474
Johanna Kilger, Le Pavillon de la Chambre de commerce de Marseille et des intérêts français dans le Levant à l’Exposition coloniale de Marseille de 1922, mémoire inédit de Master II Histoire et Humanités (spécialité Recherche), Aix-Marseille Université, 2015
Sandrine Lemaire, Pascal Blanchard, Nicolas Bancel et al., Colonisation & Propagande. Le pouvoir de l’image, Paris, Le Cherche midi, 2022, 296 pages
Catherine Marand-Fouquet, « Le genre des colonies. Sur les escaliers de la gare Saint-Charles », Clio. Histoire, femmes et sociétés, 12, 2000, pp. 188-191
Gérard Monnier, « Deux chantiers de sculpture monumentale à Marseille en 1925 : l’escalier de la gare Saint-Charles, le Palais de l’automobile », Marseille, 136, 2e trimestre 1984, pp. 22-31
Nadia Vargaftig, Des empires en carton. Les expositions coloniales au Portugal et en Italie (1918-1940), Madrid, Casa de Velázquez, 2016, 344 pages
Pour citer
(2025). “Les Expositions coloniales de 1906 et de 1922. Entre fascination et résistance”, Mars Imperium (https://marsimperium.org/les-expositions-coloniales-de-1906-et-de-1922-entre-fas), page consultée le 5 avril 2025, RIS, BibTeX.