Représenter l’Autre : le Musée Des Arts Africains, Océaniens, Amérindiens.

Contexte historique

Le Musée des Arts Africains, Océaniens, Amérindiens (MAAOA), établi en 1992, est le seul établissement muséal en France, en dehors du Musée du Quai Branly-Jacques Chirac à Paris, entièrement dédié à la présentation d’œuvres d’art provenant des régions d’Afrique, d’Océanie et des Amériques. L’appréciation des collections extra-européennes a évolué au fil du temps. Initialement considérées comme des curiosités exotiques, ces œuvres ont progressivement contribué, dès le XVIIIe siècle, à une première compréhension de la diversité culturelle mondiale. La collection permanente du MAAOA est formées à partir des trois collections différentes :

La salle consacrée à l’Afrique contient en partie des pièces données à la Ville de Marseille par les héritiers de Pierre Guerre (1910-1978), un grand collectionneur d’art africain passionné par ce continent depuis son enfance. Cette collection comprend environ une centaine de masques, statues, ainsi que des objets en dépôt de la Chambre de commerce et d’industrie métropolitaine Aix-Marseille-Provence (CCIMAMP) d’autres acquisitions. Parmi les pièces remarquables se trouvent un masque Marka (Mali), trois reliquaires bieri Fang exceptionnels (Gabon) et un masque Nuna (Burkina Faso).

La salle dédiée à l’Océanie et aux Amériques abrite la collection unique du neurologue marseillais Henri Gastaut (1915-1995), acquise par la Ville de Marseille en 1989. Cette collection comprend 80 crânes humains provenant du monde entier, sculptés, peints, surmodelés ou gravés, principalement issus d’Océanie et des Amériques. En plus de cette collection exceptionnelle, la salle présente des œuvres en dépôt de la CCIMAMP, des objets collectés par le MAAOA au Vanuatu, ainsi que de magnifiques parures de plumes amérindiennes issues du don de Marcel Heckenroth (1902-2008), médecin en Guyane entre 1939 et 1942.

La salle consacrée au Mexique met en avant une collection d’art populaire mexicain composée de près de 3 000 objets, tels que masques, tableaux en laine, arbres de vie et sculptures. Cette collection a été acquise par le réalisateur François Reichenbach (1921-1993) lors de ses nombreux voyages au Mexique et léguée à la Ville de Marseille en 1994. En 2016, la collection de Bernard Meusnier, comprenant d’exceptionnels tissus huipil et de magnifiques sculptures alebrijes (ces célèbres monstres en papier mâché), est venue enrichir l’ensemble des œuvres exposées.

Approche critique

Le MAAOA est le résultat de ce processus par lequel les objets d’autrui deviennent des œuvres d’art. Celles-ci entrent dans le musée Œuvres d’art car elles sont inévitablement des sujets porteurs de sens et d’histoire. Dès lors qu’elles sont exposées dans un musée, elles quittent le circuit du marché et de l’échange et deviennent des biens inaliénables de la communauté nationale ou locale. Comme le souligne le philosophe Krystoz Pomian, le musée valorise d’abord la nation où les objets sont exposés : « Même les objets qui viennent d’autres société ou de la nature illustrent la nation qui les avait recueillis, car c’est elle qui, par l’intermédiaire de ses artistes, de ses savants, de ses explorateurs, voire de ses généraux, en avait su reconnaître la valeur et éventuellement faire des sacrifices pour les acquérir. »

De plus, le musée ne se contente pas de conserver les objets, il les définit et prétend dire la vérité à leur sujet. Ces dernières années, nombreux sont ceux qui remettent en cause ces deux prérogatives du musée. Tout d’abord, la légitimité de la possession de ces objets est contestée. Comme dans le cas des MAAOA, beaucoup ont été acquis à l’époque coloniale ou dans un contexte colonial. Ensuite, la légitimité intellectuelle et, pour certains, morale de produire des discours sur ces objets qui ne sont pas utilisables par la communauté d’origine et qui ne sont définis qu’à travers le prisme de l’art occidental. Partant de la possession d’objets, le débat a débouché, au cours des trente dernières années, sur une nouvelle perspective, celle de la restitution. Ce phénomène a vu les États-Unis et en particulier le Canada restituer des milliers d’objets aux peuples dits autochtones, notamment ceux fabriqués à partir de restes humains. En France, le retour est plus difficile sur le plan législatif, malgré les demandes de nombreux pays. Certains objets ont été restitués, mais il s’agit de cas isolés et non structurels. Par exemple, au MAAOA, un objet a été restitué à la Nouvelle-Zélande à la demande de la communauté Mãori. Le musée a choisi d’exposer une vitrine vide avec un panel explicatif intitulé :

"RESTITUTION DU PATRIMOINE AUX PEUPLES D’ORIGINES" :

Pour les Mãori, la tête est un lieu sacré, le siège du mana, force spirituelle, qui émane de chaque chose. Les tatouages moko qui la recouvrent évoquent la mémoire d’une personne : son statut social, son rang et sa généalogie. Les têtes humaines tatouées toi moko de dignitaires Mãori, momifiées à leur mort, étaient conservées dans leur familles ou leur clan. Considérées comme des objets de curiosités par les occidentaux dès le 18e siècle, elles furent très recherchées, générant un ignoble trafic jusqu’à son interdiction en 1831 ; mais leur commerce s’est poursuivi dans l’illégalité bien au-delà de cette date.

Le MAAOA n’a jamais exposé ni reproduit la tête humaine toi moko présente dans la collection Gastaut ; le musée se conservait dans les réserves depuis son acquisition en 1989, par respect du peuple Mãori qui demande depuis 1970, leur retrait des vitrines d’exposition dans le musée. Suite à la loi du 18 mai 2010, visant à autoriser la restitution par la France des têtes Mãori à la Nouvelle-Zélande, la tête humaine Mãori fut restituée en 2012 avec 18 autres toi moko conservées dans les collections publiques françaises.

Selon la convention de l’UNESCO de 1970 le concept de "restitution" est réservé à la notion d’appropriation illicite. En revanche, le terme "retour" est applicable aux situations où les objets ont quitté le territoire d’origine avant la mise en place des cadres juridiques, comme énoncé dans le document CLT-85/CONF.202/3 du 22 février 1985, page 10. Conformément à la terminologie de la convention d’Unidroit, la restitution s’applique aux biens dérobés (impliquant un retour au propriétaire), tandis que le retour concerne les biens exportés illicitement (entraînant une restitution entre États).

Cependant le cadre juridique pose trois questions fondamentales. Premièrement, il est difficile d’établir dans les objets d’époque coloniale à qui doivent être restituées les objets aux groupes ethniques ou aux État-Nation qui sont apparus après les décolonisations. Deuxièmement, il y a une objective difficulté qui concerne la recherche de provenance, retracer les histoires des milliers d’objets qui se retrouvent sur les territoires des pays colonisateurs. Troisièmement, comment documenter les conditions d’entrée de l’objet dans les collections ? illicite ou pas ? Certains considèrent que toutes les collections des objets-ouvre qui ont été collectés à l’époque coloniale (et aussi après) sont des pillages car ont été obtenus dans des rapports des dominations. Ce questionnement met en cause l’idée du Musée comme un lieu à vocation universelle qui se veut représentatif du savoir de l’humanité. La question reste donc ouverte : pouvons-nous imaginer une autre façon d’exposer ces artefacts en se distanciant de l’approche racialiste des premiers musées ethnographiques 

Benoît Martin

Auteurs et autrices

Pour citer

CHABANI Samia, MARTIN Benoit, RATEAU-HOLBACH Julie (2025). “Représenter l’Autre : le Musée Des Arts Africains, Océaniens, Amérindiens.”, Mars Imperium (https://marsimperium.org/representer-l-autre-le-musee-des-arts-africains-oceanie), page consultée le 5 avril 2025, RIS, BibTeX.