Cabaret oriental et lieux de prostitution. Imaginaires sous domination
Contexte historique
Le début du XXe siècle voit se développer en Algérie une scène musicale riche et variée ; certains de ces artistes, par contrainte ou par choix, s’exilent en métropole, où se diffuse alors une grande variété de styles musicaux qui empruntent à divers registres, donnant à la musique du Maghreb une nouvelle visibilité. Les musiciens animent notamment les cafés dit « nord-africains ». Ces institutions sont des lieux de sociabilité essentiels pour les immigrés en provenance du Maghreb, principalement des hommes, célibataires, logés dans des conditions précaires, confrontés aux difficultés de l’exil. Dans l’entre-deux guerres, ces cafés sont aussi le lieu d’un militantisme politique : l’Étoile Nord-Africaine, puis le Parti populaire algérien, y organisent des réunions et recrutent des sympathisants.
Une autre institution joue un rôle crucial dans la sociabilité de l’immigration maghrébine et dans la diffusion de la musique algérienne : les cabarets orientaux. Ces lieux de fête apparaissent dans l’entre-deux guerres et connaissent un grand développement à partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale, avant de décliner peu à peu à partir de la fin des années 1960. À Paris, ils se concentrent dans le 5e arrondissement. L’un des plus célèbres est le cabaret El-Djazaïr, rue de la Huchette, mais il en existe beaucoup d’autres, aux noms évocateurs : Le Koutoubia, Le Morroco, Le Dar el-Beïda ou encore Le Tam-Tam, dont le nom est l’acronyme des trois pays du Maghreb réunis. Ce dernier, situé rue Saint-Séverin, a été fondé par Mohammed Ftouki, père de la célèbre chanteuse Warda al-Djazaria. L’établissement est aussi connu pour avoir soutenu la lutte pour l’indépendance de l’Algérie : d’une part, en finançant le MNA, puis le FLN ; d’autre part, en servant de lieu de réunions politiques et de cache d’armes. Cette activité politique, en pleine guerre d’indépendance, vaut à Mohammed Ftouki d’être expulsé en 1957 et entraine la fermeture du cabaret. Des cabarets orientaux ouvrent également en province : à Marseille, boulevard d’Athènes, les Mille et une nuits accueillent dans les années 1980 des chebs (jeunes) qui popularisent, de part et d’autre de la Méditerranée, un style musical devenu musique nationale en Algérie : le raï. C’est ainsi aux Mille et une nuits que le célèbre chanteur Cheb Khaled rencontre le compositeur Safy Boutella avec qui il produit l’album Kutché (1989), qui contribue à faire connaître et diffuser le raï à l’échelle internationale.
Cafés et cabarets ont donc joué un rôle essentiel pour l’immigration maghrébine, mais ils ont également su trouver d’autres publics. Si les cafés restent essentiellement le lieu d’une sociabilité immigrée, les cabarets orientaux touchent un public plus varié : à partir des années 1940, ils attirent un public plus aisé, composé de métropolitains, de touristes étrangers ou de membres de la diaspora arabe. Les cabarets, où l’on peut se restaurer, sont un lieu important pour la diffusion de la musique maghrébine : artistes juifs et musulmans jouent ensemble, dans la tradition des orchestres qui existent en Algérie à la même époque. Plus largement, des musiciens turcs ou égyptiens s’y produisent également. Les textes mêlent ainsi plusieurs langues, plusieurs traditions musicales et plusieurs thématiques. Contrairement au répertoire musical des cafés, les chansons évoquent peu le thème de l’exil et de l’immigration, au profit d’un répertoire jouant sur les mystères et la sensualité postulés de l’Orient. Les musiques mélangent instruments et rythmes traditionnels avec les styles à la mode d’alors, du jazz au mambo. Le spectacle est aussi assuré par des danseuses qui se produisent sur scène, dans des décors soignés et des spectacles à l’exotisme et à la sensualité fantasmés.
La présence de ces danseuses, ainsi que l’ambiance souvent transgressive de certains cabarets, expliquent que ceux-ci deviennent parfois aussi des lieux de la prostitution. Après la Seconde Guerre mondiale, la loi Marthe Richard (1946) abolit la prostitution règlementée. Elle entraine ainsi la fermeture des maisons closes et renforce la répression contre le proxénétisme. La prostitution se développe donc, de façon plus ou moins clandestine, dans de nouveaux lieux : hôtels meublés, bars de nuit, cabarets orientaux, parfois des hammams. Ainsi à Marseille, la prostitution se développe particulièrement dans les quartiers de Belsunce et de la gare Saint-Charles, lieux de passage mais aussi lieux de vie pour des travailleurs immigrés qui constituent une clientèle potentielle pour les prostituées : ouvriers esseulés et migrants en transit fréquentent notamment la rue Thubaneau qui, en 1955, comptait 14 hôtels de passe sur les 19 de la rue.
Approche critique
Ce rapprochement entre danse orientale et prostitution puise ses racines dans des pratiques coloniales et des imaginaires orientalistes construits au cours des XIXe et XXe siècles. En Algérie, la figure de la danseuse-prostituée dite « Ouled Naïl » – du nom d’une tribu du Sud algérien, dans la région de Bou Saâda et de Biskra –, abondamment décrite et représentée dans la littérature et l’iconographie coloniales, a cristallisé des représentations stéréotypées des prostituées d’Afrique du Nord. La pratique de la danse, présentée comme « traditionnelle », est en fait largement réinventée, tant dans le costume, que dans les lieux – les maisons de tolérance, appelées « maisons de danse » – ou dans le déroulement des spectacles – en deuxième partie de soirée, les danseuses se dénudent pour satisfaire la demande des touristes occidentaux. Ce cas emblématique illustre l’évolution des formes de prostitution dans les territoires colonisés : les artistes-courtisanes, qui incarnaient déjà l’une des formes de la sexualité vénale à la période précoloniale, doivent s’adapter au développement d’un tourisme sexuel et se soumettre au système réglementaire élaboré en métropole et exporté dans l’empire. La prostitution des « filles soumises » est autorisée dans le cadre étroitement contrôlé des bordels militaires de campagne (BMC), des maisons closes et des « quartiers réservés », où s’organise un véritable « taylorisme sexuel » (Christelle Taraud) qui expose les femmes à de nombreuses violences. Comme l’ont montré les travaux de l’historienne Ann Laura Stoler, la domination coloniale passe ainsi par une régulation de l’intime et des sexualités, par une volonté de contrôle des corps colonisés et des relations interraciales. Certaines formes de prostitution échappent cependant à la réglementation et se développent dans des lieux interlopes, faute de moyens alloués au contrôle mais aussi en raison des frontières floues avec d’autres activités, au premier rang desquelles le chant et la danse. Les « maisons de chanteuses » constituent ainsi l’un des principaux lieux de prostitution clandestine en Indochine. Le phénomène ne concerne pas que les espaces coloniaux. L’attrait pour les danses orientales se diffuse aussi en métropole à partir des premières années du XXe siècle, à travers des spectacles alliant exotisme et érotisme – l’un des plus emblématiques est le numéro d’effeuillage de la célèbre courtisane et danseuse néerlandaise Mata Hari, qui prétend importer les danses javanaises dans le Paris des années 1900. Des danseuses se produisent également dans le cadre des très populaires expositions universelles et coloniales – les danseuses royales cambodgiennes font ainsi sensation à l’exposition coloniale de Marseille en 1906.
Au-delà de la prostitution, le brouillage des catégories et l’association entre exotisme et érotisme découle du regard colonial porté sur les corps des femmes « indigènes ». Ces dernières sont sexualisées et chosifiées à travers la production et la diffusion de centaines de milliers d’images (photographies, cartes postales, peintures, publicités, etc.) les montrant dans des postures lascives, parfois dénudées, à l’instar de la « Mauresque aux seins nus » ou de la « Tonkinoise », qui deviennent de véritables « types ». Ces représentations essentialisantes ne sont pas dénuées d’ambivalence : les femmes colonisées sont dépeintes à la fois comme sexuellement disponibles, mais aussi comme des éternelles soumises, claustrées et voilées pour les soustraire aux regards étrangers, en particulier dans les sociétés musulmanes – ce qui alimente les fantasmes de transgression, tout en servant d’argument pour prouver la supposée arriération des sociétés en question et, ainsi, légitimer la domination impériale. Les imaginaires orientalistes, entretenus dès l’époque moderne avec le motif du harem et la figure de l’odalisque, continuent aussi de nourrir ces représentations : l’Orient apparaît comme source de mystères à dévoiler, alimentant les fantasmes occidentaux bien au-delà de la période coloniale.
À la période post-coloniale, représentations et imaginaires restent imprégnés de cette dimension orientaliste. Les grandes villes comptent encore des lieux de divertissement où des danseuses « orientales » continuent à se produire dans des chorégraphies sensuelles et suggestives. Dans un autre domaine, l’industrie pornographique propose des catégories qui assignent certains « types » aux femmes, comme la « beurette », mot-clé massivement recherché sur les sites pornographiques en France, qui renvoie directement aux représentations de la « mauresque ».
Mélina Joyeux, Aurélia Dusserre
Samia Chabani Mattéo Stéfani
Auteurs et autrices
-
CHABANI Samia
Coordinatrice générale d’Ancrages, journaliste Diasporik -
RATEAU-HOLBACH Julie
Doctorante en histoire de l’art, TELEMMe
Bibliographie
Christelle Taraud, La Prostitution coloniale. Algérie, Tunisie, Maroc, 1830-1962, Paris, Payot, 2003.
Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Gilles Boëtsch, Christelle Taraud et Dominic THomas (dir.), Sexe, race & colonies. La domination des corps du XVe siècle à nos jours, Paris, La Découverte, 2018.
Robert Aldrich, Colonialism and Homosexuality, Londres-New York, Routledge, 2003.
Henri Copin, L’Indochine dans la littérature française des années vingt à 1954. Exotisme et altérité, Paris, L’Harmattan, 1996.
Vũ Trọng Phụng, The Industry of Marrying Europeans (1934), trad. anglaise Thúy Tranviet, Ithaca, Cornell University Press, 2006.
Jennifer Yee, Clichés de la femme exotique. Un regard sur la littérature coloniale française entre 1871 et 1914, Paris, L’Harmattan, 2000.
Romain Tiquet , « La prostitution en situation coloniale », Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 22/06/20 , consulté le 13/12/2024. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/12446
Julia Clancy-Smith, « Le regard colonial : Islam, genre et identités dans la fabrication de l’Algérie française, 1830-1962 », Nouvelles Questions Féministes, no 25, 2006, p. 25-40 (traduction).
Barkahoum Ferhati, « La danseuse prostituée dite “Ouled Naïl”, entre mythe et réalité (1830-1962). Des rapports sociaux et des pratiques concrètes », Clio. Histoire, femmes et sociétés, n° 17, 2003, p. 101-113.
Jean-François Staszak, « Danse exotique, danse érotique. Perspectives géographiques sur la mise en scène du corps de l’Autre (XVIIIe-XXIe siècles) », Annales de géographie, n° 660-661, 2008, p. 129-158.
Ann Laura Stoler, La Chair de l’empire. Savoirs intimes et pouvoirs raciaux en régime colonial, Paris, La Découverte, 2013 (traduction).
Pour citer
(2025). “Cabaret oriental et lieux de prostitution. Imaginaires sous domination”, Mars Imperium (https://marsimperium.org/cabaret-oriental-et-lieux-de-prostitution-imaginaires-s), page consultée le 4 avril 2025, RIS, BibTeX.