La valeur conflictuelle du patrimoine colonial. Le cas des allégories coloniales de l’escalier monumental gare Saint Charles

Contexte historique

La sculpture monumentale joue un rôle essentiel dans la mise en scène et le discours de l’escalier de la gare Saint-Charles, apogée de la propagande coloniale dans le décor urbain marseillais. Deux groupes de statues éclairent plus particulièrement l’argumentaire du programme.

Le premier est dû au sculpteur Auguste Carli (1858 – 1930). La réunion des images de Marseille colonie grecque et Marseille porte de l’Orient, reprend l’iconographie des toiles de Puvis de Chavannes peintes un demi siècle plus tôt pour l’escalier du musée des Beaux-Arts au palais Longchamp. Le sens de cette association s’est renouvelé pour affirmer la place de Marseille dans l’entreprise coloniale de la IIIe République. Les sculptures évoquent les deux visages de la ville, l’antique cité grecque et le port de la colonisation. Elles trônent toutes deux à la proue d’un navire, exaltant l’ancienneté glorieuse de la ville fondée par des marins grecs et l’enrichissement contemporain du commerce avec « l’Orient » c’est à dire avec l’empire colonial. Elles surplombent les allégories coloniales de l’Asie et de l’Afrique, présentées en vénusté.

Le contexte colonial de l’ensemble est explicité par les deux sculptures de Louis Botinelly ( 1883-1862) "Colonies d’Afrique" et "Colonies d’Asie" au pied de l’escalier. Ici, Botinelly adapte l’iconographie classique à un style art déco qui garde la mémoire des récentes expositions coloniales marseillaises de 1906 et 1922. Fils d’un marbrier et tailleur de pierre, originaire du canton du Tessin (Suisse) et établi à Marseille, rue Saint-Pierre, il grandit dans l’atelier de son père au 14 rue Buffon, avant de remporter une bourse de la ville en 1902. Le style de Botinelly est un mélange de tradition figurative et de modernité. Il s’adapte à l’esprit du temps. Les "Colonies d’Asie" et les "Colonies d’Afrique" conçues pour le concours lancé par la ville de Marseille en 1911 - mais dont la réalisation a été différée jusqu’1925 en raison de la guerre de 1914-1918 - témoignent encore du style Beaux-Arts.

Louis Botinelly, Colonies d’Asie

La statue de l’Asie renvoie au grand succès de l’une des attractions de l’exposition de 1922, la reconstitution du temple d’Angkor Vat et à l’engouement du public pour les danseuses du ballet royal du Cambodge qui avaient accompagné le roi Sisowath lors de la première exposition coloniale de 1906. La statue est toutefois présentée un sein découvert, alors que les danseuses khmères étaient couvertes. Si l’Asie est associée à la création artistique, celle des productions de l’art khmère (coiffure des Apsaras, frise de danseuses, lions, serpent naga), l’Afrique reprend davantage les stéréotypes de l’imagerie coloniale en étant associée à la générosité de la nature, végétale ou animale : crâne de bouquetin, défense d’éléphant, fruits et palmes. Une richesse végétale et animale qui ne mobilise pas la classique corne d’abondance de l’art classique mais dont la figure féminine participe de l’allégorie de la prospérité.

Colonies d’Afrique par Botinelly
Association Ancrages

Approche critique

Les contestations observées de la statuaire coloniale en France et dans le monde s’inscrivent dans un contexte de manifestations contre les violences policières racistes mais aussi, plus largement, de dénonciation de la persistance du racisme dans les sociétés contemporaines. Ces monuments sont perçus comme des emblèmes de ce racisme, d’autant qu’ils sont souvent laissés sans cartel ou indication sur leur contexte de production. Les deux figures des allégories coloniale produites par Louis Botinelly reprennent les formules d’une allégorie commune dans l’art classique, celle de la figure couchée. En peinture et en sculpture, l’allégorie réunit différents éléments, personnage, animal, objet, pour signifier une notion abstraite ou complexe qui est difficile à représenter. L’image de la figure couchée, qui pouvait être masculine ou féminine, entourée d’attributs, personnalisait dans les monuments, un pays, une région, un fleuve, une région. Cette image est connue depuis l’antiquité, un des plus célèbres exemples est la statue du Nil, entouré d’enfants aujourd’hui aux musée du Vatican.

Elle évoquait le plus souvent les richesses ou la fertilité d’un lieu. Au XIXe siècle, se développe une forme particulière de la figure allongée et accoudée qui est associée à une image de pouvoir, de beauté, souvent douée d’une charge érotique lorsqu’il s’agit d’une figure féminine (Pauline Borghèse en Vénus par Canova ou l’Olympia de Manet).

Antoine Canova, Pauline Borghese en Venus victix (Villa Borghese, 1859)
The J. Paul Getty Museum, Los Angeles

Elle est fréquemment reprise dans l’art orientaliste dans les visions fantasmées d’une sensualité et d’un luxe associés à l’Orient dans l’imaginaire occidental. Les deux statues de Botinelly témoignent du phénomène de l’adaptation de l’allégorie classique par l’imagerie coloniale. L’assimilation des références culturelles des pays colonisés aux modèles artistiques occidentaux participait à la légitimation de l’entreprise coloniale.

Contester, condamner, carteliser, déboulonner, exorciser...?

Comme nous l’avons décrit précédemment, l’interprétation des allégories est à mettre en regard de l’académisme lié à la tradition antique et classique de l’art occidental. Vénusté et nudité y sont particulièrement rattachées. En parallèle, de nombreux groupes ou citoyens expriment leur rejet de ce que les statues continuent de véhiculer dans les imaginaires en mobilisant les codes de l’entreprise coloniale (racisme, sexisme, violence) opprimant les peuples autochtones. Plusieurs démarches, citoyennes, artistiques interrogent, la nécessaire prise en compte du caractère injurieux, en voici quelques unes :

À la suite du meurtre de George Floyd le 25 mai 2020, un Afro-Américain de 46 ans, des manifestations puis des émeutes de grande ampleur ont lieu aux États-Unis et notamment à Marseille. Au cri de « Black Lives Matter », nom d’un mouvement politique apparu en 2013, les manifestants appellent à ce que la police « cesse de tuer des Noirs » et se mobilisent contre les violences policières, le contrôle au faciès... Le cortège qui démarre au départ du Vieux-Port pour se rendre à la préfecture passe devant les escaliers de la gare Saint-Charles et descend le Boulevard d’Athènes. C’est à cette occasion que les statues sont recouvertes de peinture rouge et signifier les héritages historiques entre violences policières en direction des minorités visibles et l’histoire de l’esclavage comme de la colonisation.

Le 2 juin 2020, les Marseillais ont été plusieurs milliers à répondre à l’appel à manifester contre le racisme et les violences policières du collectif Vérité pour Adama, du prénom de cet homme de 24 ans mort en 2016, et en écho aux protestations aux États-Unis après la mort de Georges Floyd lors d’une arrestation.

Le 4 juin 2020, une centaine de personnes répond à l’appel lancé par l’Union départementale CGT à Marseille, contre les violences policières et le racisme aux États-Unis et ailleurs. Les contestations se poursuivent. On a pu voir l’apposition de petites têtes de mort en plâtre sur le socle, et de nombreux tags dénonçant le système colonial.

L’apposition de cartels physiques ou sous forme de Qr Code est portée depuis de nombreuses années par l’association Ancrages à Marseille pour engager le débat sur la valeur conflictuelle que représente la présence des statues dans l’espace public et qui ne peuvent rester sans analyse et mise en contexte de production. L’enjeu porte sur la statuaire, les arts picturaux dans les collections des musées (convocation des objets, cartellisation, recherche de provenance, restitution, muséographie...), la toponymie... Pour Ancrages la (re)mise au musée des oeuvres n’est pas la solution, il s’agit d’ouvrir un débat entre professionnels du patrimoine, élu.e.s et citoyen.nes et d’ouvrir à la société civile la commission des noms de rues.

Différents artistes se sont emparés du sujet avec différentes performances :

 Dalila madjoub, Exposition "Ils ont fait de nous du cinéma, La Compagnie"

 Marie-Rose Frigiere, artiste franco-camerounaise, performance "Marie-rose la dangereuse" dans le cadre du @projetzero2022. "J’ai été le médium par lequel la statue des colonies d’Afrique a pu s’incarner et au-delà témoigner de qu’elle signifie aujourd’hui."

 Mohammed LAOULI (rue d’Alger)," Les Sculptures n’étaient pas blanches". Beyond whiteness. Intersecting aesthetic and political contestations to the colonial order

La vidéo "Les Sculptures n’étaient pas blanches" met en scène deux types de résistances – politique et esthétique – aux traces matérielles du colonialisme à Marseille que constitue une partie de son héritage monumental : Les Colonies d’Afrique (1925). Réalisée par l’artiste Louis Botinelly, cette sculpture fut commandée par la ville en 1922 à l’occasion de l’exposition coloniale. Elle célèbre une allégorie du continent africain sous la forme d’une femme nue et lascive qui construit le message colonial par une représentation de l’Afrique de type primitiviste. En reposant sur une action narrative qui capte l’artiste en train de nettoyer des traces de peinture rouge, l’oeuvre dévoile différentes histoires de résistances. Ces histoires concernent d’abord le domaine politique. L’artiste révèle le geste d’un groupe de militants anticoloniaux qui, en juillet 2020, dans le sillage de Black Lives Matter, fut responsable d’un acte iconoclaste de projection picturale sur la sculpture. Elles sont ensuite de type esthétique. Mettre au jour l’aspect changeant de la couleur de la statue, qui de blanche se voit maculée de rouge, permet à l’artiste de rappeler combien, dans le projet esthétique moderne, le paradigme de la blancheur visait à enraciner les beaux-arts dans un canon où, par le biais de la couleur, les catégories esthétiques étaient déterminées par les catégories raciales.

Samia Chabani
Mattéo Stéfani

Auteurs et autrices

Pour citer

CHABANI Samia, RATEAU-HOLBACH Julie (2025). “La valeur conflictuelle du patrimoine colonial. Le cas des allégories coloniales de l’escalier monumental gare Saint Charles”, Mars Imperium (https://marsimperium.org/la-valeur-conflictuelle-du-patrimoine-colonial-le-cas-d), page consultée le 5 avril 2025, RIS, BibTeX.