Raffinerie Saint-Louis sucre recrutement de la main-d’oeuvre coloniale
Contexte historique
1853 marque l’implantation de la première raffinerie de sucre dans le quartier Saint-Louis à Marseille. Toutefois, ce n’est qu’en 1966 que sera créée la raffinerie Saint-Louis sucre, qui devient en 1978, la Société nouvelle des raffineries de sucre Saint-Louis.
Le groupe Saint-Louis est un pionnier de l’agroalimentaire marseillais. En effet, le sucre devient un véritable « ambassadeur du dynamisme industriel » marseillais selon l’historien Xavier Daumalin. A partir des années 1830, date symbole de la colonisation de l’Algérie par la France, le raffinage du sucre passe d’une activité artisanale à une activité industrielle.
La main d’œuvre immigrée italienne s’ajoute aux ouvriers nationaux français. Au début du XXe siècle, les ouvriers des industries sucrières de Marseille prennent exemple sur les mouvements de grève qui ont lieu dans les huileries et font grève à leur tour. Face à la multiplication des grèves, le patronat marseillais s’oriente vers une nouvelle main d’œuvre, les Kabyles. En effet, la région kabyle, région agricole par excellence, peine à nourrir ses habitants. Ainsi, 1910 marque le recrutement des premiers ouvriers Kabyles par Desbief et Boyer, dirigeants de Saint-Louis et des Raffineries de sucre de la Méditerranée, pour pallier aux revendications des travailleurs immigrés italiens. En 1912, plus de 2000 ouvriers kabyles travaillent dans les industries marseillaises. Cette main d’œuvre se confirme au moment de la Grande guerre où nombre d’immigrants italiens retournent au pays. En 1923, sur tous les immigrés algériens, 80% sont des Kabyles. Dans certaines usines, les Kabyles constituent plus de la moitié de l’effectif total. Le symbole de l’embauche quasi exclusive de Kabyles dans les usines Saint-Louis sucre est le projet de village kabyle imaginé par la Chambre de Commerce et d’industries entre 1916 et 1917 (cf. étape).
En 1936, avec l’avènement du Front populaire, des rencontres s’organisent entre les travailleurs nord-africains. Les ouvriers des huileries et raffineries de Saint-Louis s’élèvent contre le Code de l’indigénat. En mai 1939, les raffineries Saint-Louis ferment leur usine de Saint-Charles et en profitent pour restructurer la production : licenciement sous forme de retraites anticipées des ouvriers âgés, renvoi des femmes (la nouvelle organisation du travail par roulement d’équipes jour/nuit est contraire à la législation qui leur interdit le travail de nuit !), abaissement du taux d’ouvriers étrangers, ce qui permet au complexe de passer de 2670 ouvriers en novembre 1938 à 2060 en mai 1939.
Une grande grève marque l’année 1948. Après les troubles de la Libération, la direction annonce le licenciement de 9 délégués syndicaux en février. Le 23 février commence une grève pour leur réintégration et contre la vie chère. La direction répond par un lock-out et le rapport de force dure un mois à la suite de laquelle les grévistes n’obtiennent pas gain de cause. Le travail reprend le 23 mars. Lors des meetings organisés par le Parti communiste et par l’ancien maire Cristofol, les observateurs de police notent que l’assistance est composée pour moitié de Nord-Africains.
A la fin des années 1960, l’industrie marseillaise sucrière perd de son autonomie suite à la constitution du Groupe de Générale sucrière. Ce premier jalon mènera à la suppression de postes, comme en 1978 où 185 postes, occupés pour la plupart par des travailleurs algériens, sont supprimés. En 2001, Saint-Louis sucre est rachetée par Südzucker, premier sucrier européen. En 2016, la raffinerie cesse son activité de raffinage à Marseille pour devenir seulement une usine de conditionnement.
Approche critique
Aujourd’hui, la société Saint-Louis sucre appartient toujours au groupe européen Südzucker. L’usine, située dans le 15e arondissement de Marseille, a arrêté le gros de sa production depuis près d’une décennie. Elle continue une faible production de produits liquides destinés à l’agro-alimentaire et aux industries pharmaceutiques.
L’entreprise français Brownfields, spécialisée dans la réhabilitation d’anciens sites industriels, s’apprête à transformer profondément les anciens entrepôts de l’usine. Une grande partie du site pourrait ainsi être consacrée en une « industrie du cinéma » avec la présence de studios et d’une école de formation aux métiers du cinéma. La mutation et révalorisation d’une ancienne industrie sucrière à un potentiel nouvel lieu phare dédiées aux industries culturelles et créatives, est toujours en cours.
Du secteur secondaire au secteur tertiaire, les anciennes usines de sucre Saint-Louis ne sont pas les premières, dans le paysage marseillais, à subir une profonde réhabilitation. On peut notamment citer La Friche la Belle de Mai, fabrique d’art et de culture, qui s’ancre dans l’ancienne Manufacture de Tabac de Marseille. Egalement, Coco Velten, lieu social et culturel, en plein cœur de Belsunce, s’est installé en partie sur les traces de l’ancienne brasserie Velten.
Ces transformations d’ancien bâti, témoins de l’histoire industrielle et de la main d’oeuvre coloniale de Marseille, par des acteurs privés (Brownfields, Yes We Camp) peuvent nous questionner sur la place
Auteurs et autrices
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CHABANI Samia
Coordinatrice générale d’Ancrages, journaliste Diasporik
Pour citer
(2025). “Raffinerie Saint-Louis sucre recrutement de la main-d’oeuvre coloniale”, Mars Imperium (https://marsimperium.org/raffinerie-saint-louis-sucre-recrutement-de-la-main-d-o), page consultée le 5 avril 2025, RIS, BibTeX.