Label « La voix des arabes » : la musique comme fait mémoriel

Contexte historique

Le quartier de Belsunce est principalement connu comme le comptoir commercial maghrébin, centre névralgique de l’économie du centre de ville de Marseille. Mais il occupe aussi une place importante de production et de distribution musicale. Déjà à partir des années 1920 de nombreux musiciens, principalement originaires d’Algérie, du Maroc et de Tunisie, se sont installés dans le quartier, apportant avec eux leur riche patrimoine musical. Il se développe un marché autours des musiciens qui s’exhibe principalement dans les cafés et dans les cabarets. A la fin des années 1930, Jacques Derdérian crée le label Tam-Tam, initialement en tant que propriétaire d’une boutique d’électrophones à Belsunce, rue des Petites Maries. Après la Seconde Guerre mondiale, il se lance dans l’édition de disques avec des moyens modestes. Parmi les premiers artistes publiés figurent Luc, alias « Lili » Cherki, membre du groupe El Gusto, qui est d’abord édité en 78 tours, puis en 45 tours à partir des années 1950. Tam-Tam a par la suite été considéré comme le studio d’enregistrement incontournable du quartier jusqu’au début des années 1970, date à laquelle le magasin ferme ses portes. Quelques mètres plus loin, rue des Petites Maries, Sudiphone prend le relais pour devenir la maison de disque la plus renommée du quartier. Dans les années 1960-1970 d’autres distributeurs s’engagent dans la production musicale. Exemple : le label Sonia disque tenu par les Frères Fédals. Ils produisent beaucoup de musiques chaâbi et des artistes tels que Mazouni, Cheikha Rimitti, Zouheira Salem. C’est avec le Label Sonia Disques que Dahmane El Harachi publie « Ya Rayah », qui devient un tube international lors de sa reprise par Rachid Taha en 1998. A la fin des années 70, le magasin déménage à Barbès. Dans les années 1980, la musique raï a un énorme succès en France. C’est aussi l’époque où les disques vinyles sont rapidement déclassés par les cassettes dans le mode de distribution.

Approche critique

L’histoire culturelle des Maghrébins en France se concentre principalement autour de Paris, Lyon et Marseille, avec des domaines d’exploration incluant les cabarets, les labels musicaux et les café-concerts. L’attention des chercheurs et des associations s’est particulièrement portée sur ces lieux depuis les années 1990 et 2000 dans le sillon des travaux de l’historien Hadj Miliani puis de Naïma Yahi, historienne spécialisée dans l’histoire culturelle des Maghrébins en France.

C’est dans le prolongement de ces recherches novatrices qu’Ancrages a élaboré le projet du Cabaret Mauresque, un espace scénique où s’entremêlent les registres musicaux chaabi, raï et kabyle, ainsi que les expressions lyriques de l’amour et de l’exil. À l’instar des cabarets marseillais de la Belle Époque, la cité phocéenne a été le berceau de l’essor des cabarets dits « orientaux » dès les années 60, offrant une opportunité de découverte des artistes du « Levant » et de « Barbarie », tout en contribuant au développement d’une industrie discographique et de café-concert. Les premiers cabarets de Marseille, tenus par des nord-africains, tels que le 1001 nuits, situé 4 boulevard d’Athènes dans le 1er arrondissement constituent une scène qui permet à de nombreux artistes de percer dans le répertoire raï, tels que Cheb Khaled dans les années 80. L’établissement est désormais une épicerie.

A partir de 1981, avec l’essor des radios libres comme Radio Beur ou Radio Orient, Radio Gazelle et Radio Soleil, Marseille participe au décloisonnement des musiques arabo-amazighes, arabes et africaines via les ondes de la bande FM. Dans les années 1990, certains chanteurs qui ont fait leur début dans les cabarets se font ainsi une place sur les ondes : Cheb Mami (chantant en duo avec Sting) ou Natacha Atlas se retrouvent en tête des ventes.

Le répertoire raï, genre populaire né dans la région d’Oran au début du XXe siècle, auquel des artistes comme Cheikha Remitti donnent ses lettres de noblesse, se taille une belle part de marché avec Cheb Khaled ou cheb Mami. Ce genre considéré comme subversif voire vulgaire apparaît alors comme une liberté d’expression et de création, entre critique des conditions de vie et remise en cause des tabous sociaux. Fort de son succès, le raï se renouvelle à travers les expériences de fusion comme Khaled et I AM autour du titre « D’Oran à Marseille », album Sahra, ℗ 1996 Capitol Music France, sorti le 8 novembre 1996.
Ces emprunts occidentaux se diversifient et se complexifient au XXIe siècle où fleurissent des genres nouveaux comme la néo-dabké et l’électro-chaâbi par exemple, qui prennent beaucoup d’ampleur pendant les printemps arabes en 2011 par le biais d’Internet et des réseaux sociaux.

Samia Chabani

Auteurs et autrices

  • CHABANI Samia

    Coordinatrice générale d’Ancrages, journaliste Diasporik

Bibliographie

Générations : Un siècle d’histoire culturelle des Maghrébins en France Broché – 10 novembre 2009
de Collectifs (Auteur), Naïma Yahi (Sous la direction de), Driss El Yazami (Sous la direction de), Yvan Gastaut (Sous la direction de)

« Il était une fois en France » - Mohammed Larkèche, « Beurs mélodies. Cent ans de chansons immigrées du blues berbère au rap beur » - Bouziane Daoudi et Hadj Miliani

« De la nostalgie du local aux mythologies de l’exil : chanteurs et chansons dans l’émigration algérienne en France (des années 1920 au début des années 80) » - Hadj Miliani

Pour citer

CHABANI Samia (2025). “Label «  La voix des arabes  » : la musique comme fait mémoriel”, Mars Imperium (https://marsimperium.org/label-la-voix-des-arabes-la-musique-comme-fait-memoriel), page consultée le 5 avril 2025, RIS, BibTeX.