La Fontaine Estrangin, allégorie de la Méditerranée et représentation des peuples du monde
Contexte historique
Inaugurée en 1890, la fontaine Estrangin constitue une étape essentielle dans l’évolution des monuments de Marseille.
La fontaine Estrangin : un symbole de mécénat privé sous la Troisième République
Elle marque l’avènement du mécénat privé sous la Troisième République, étant la première fontaine monumentale financée par un particulier : Henri Estrangin. Ce geste visionnaire inspire par la suite d’autres initiatives philanthropiques, telles qu’Henriette Albrand, à l’origine de la fontaine Amphitrite en 1906, ou Jules Cantini, commanditaire de la fontaine de la place Castellane en 1911. La fontaine Estrangin se distingue par son raffinement et reste un témoignage remarquable du patrimoine architectural marseillais.
En 1887, Henri Estrangin, négociant influent et figure reconnue de la société marseillaise, décide de financer l’installation d’une fontaine sur la place Paradis, qui jouxte son hôtel particulier et ses bureaux. Ce projet revêt une double portée : célébrer ses cinquantes années d’activité commerciale tout en affirmant son attachement à la ville de Marseille. Cependant, ce geste désintéressé dissimule également un objectif pratique : réduire les nuisances causées par la circulation des charretiers et véhicules stationnant devant ses fenêtres.
Le projet est accueilli avec enthousiasme par la municipalité, notamment parce qu’il s’intègre dans un programme plus vaste de réaménagement du quartier. Ce dernier inclut notamment la construction de la Banque de France sur une parcelle voisine. Henri Estrangin confie la conception de la fontaine à Joseph Letz, architecte du département, qui supervise également les travaux de la Banque de France.
Une conception minutieuse
En novembre 1887, Joseph Letz élabore les plans de la fontaine, qui repose sur une composition harmonieuse. L’ensemble se structure autour d’un groupe sculpté, installé sur un socle central, lui-même placé au centre d’une vasque finement décorée et entourée d’un bassin circulaire. Le groupe sculpté met en scène deux figures allégoriques : un génie ailé, incarnant le Commerce, tend une corne d’abondance à une figure féminine représentant Marseille, appuyée sur un écusson portant les armoiries de la ville. La vasque est ornée de proues de navires symbolisant les grands ports français, tels que Bordeaux, Le Havre et Lorient, chacune surmontée d’un globe lumineux en verre.
Une maquette en plâtre, réalisée entre 1888 et 1889 et conservée à l’Académie des sciences, lettres et arts de Marseille, présente la conception finale, à une modification près : un médaillon représentant Henri Estrangin, initialement prévu sur le socle, ne sera pas intégré dans la version finale. Les matériaux de construction incluent du granit rose d’Écosse, fourni par Jules Cantini, pour le bassin, et des blocs de pierre blanche de Lens pour la vasque. Les travaux subissent cependant des retards : la livraison des blocs de pierre prend dix-huit mois, et le décès soudain de Joseph Letz, en janvier 1890, perturbe le calendrier. La direction du projet est alors confiée à son collègue et ami Gaudensi Allar.
Pour les éléments sculptés de la fontaine, Henri Estrangin sollicite André Allar, sculpteur originaire de Toulon et lauréat du grand prix de Rome en 1869. Ce choix, probablement suggéré par Joseph Letz, repose sur la réputation d’Allar, qui avait déjà collaboré avec Letz sur plusieurs projets, notamment le monument dédié à Henri Espérandieu en 1882. La virtuosité d’Allar confère à la fontaine Estrangin un caractère artistique et symbolique qui en fait une œuvre emblématique du paysage marseillais.
L’iconographie
Le groupe principal, haut de 3,50 mètres, présente l’allégorie de Marseille, assise sur un trône sur lequel est écrit Massalia en grec ancien : ΜΑΣΣΑΛΙΑ. Elle s’appuie sur son blason et sur le génie du Commerce dont les traits sont ceux d’André Allar (1875-1941), neveu, filleul et homonyme du sculpteur. À leurs pieds, la figure allégorique de La Méditerranée apporte l’abondance à la cité phocéenne. Tandis que sur les faces latérales du piédestal des mascarons crachent l’eau dans la vasque supérieure, un cartouche entouré des attributs du Commerce (caducée) et de la Force (branches de chêne) présente la dédicace du mécène sur la face principale :
HENRI ESTRANGIN À
SA VILLE NATALE.
Sur la face arrière est fixée une plaque de marbre vert rappelant la date de l’inauguration :
CETTE FONTAINE A ÉTÉ INAUGURÉE
LE 30 NOVEMBRE 1890 MR LAGARDE
ÉTANT PRÉFET des BOUCHE-DU-RHÔNE MR F. BARET
MAIRE DE MARSEILLE
J. LETZ Architecte - A. ALLAR Statuaire
La vasque supérieure a un diamètre de 5,60 mètres. Son pourtour est ponctué par quatre bustes évoquant les continents : Europe, Afrique, Asie et Amérique. Ainsi que par deux figures de proue symbolisant Le Rhône et La Durance. De part et d’autre de l’étrave des navires, des dauphins stylisés vomissent l’eau dans le bassin inférieur. Enfin, une guirlande de fruits variés – pas moins de 80 variétés – entoure la vasque. Estrangin montre ici l’étendue de ses affaires de par le monde. L’ensemble, selon Le Petit Marseillais, possède une hauteur totale de 7,40 mètres. Cependant, malgré sa taille conséquente, elle ressemble à un surtout de table d’orfèvrerie
Approche critique
Le terme allégorie vient du mot grec allegörein, qui signifie « parler par figures ». Ainsi, une allégorie consiste à représenter une notion abstraite au moyen d’éléments réels, concrets. Une sculpture allégorique est une sculpture qui symbolise ou personnifie des concepts abstraits ou des valeurs en tant qu’allégories. Ce genre de sculpture est courant dans l’art occidental, par exemple dans les représentations de la Justice, sous la forme d’une femme portant une balance dans une main et une épée dans l’autre, un bandeau sur les yeux pour symboliser son impartialité. En France, le régime républicain a développé une iconographie propre, afin de faire pièce à la symbolique de la royauté. L’allégorie de la République en particulier est une représentation féminine du régime, parée d’attributs symboliques : faisceau de licteur, équerre, fil à plomb, etc. dont existent plusieurs variantes.
Allégories coloniales
L’empire colonial français a donné lieu à de nombreuses figurations et œuvres à la gloire de l’empire colonial, qui s’appuient sur l’idée d’une mission civilisatrice. Sous l’ancien régime, la conversion au catholicisme est également un motif important dans la justification du colonialisme. À l’occasion du premier empire colonial français, de nombreuses toiles et statues sont produites autour de sujets représentés, typiquement des souverains, ou, plus récemment, des chefs militaires. Avec la conquête coloniale de l’Algérie sous la monarchie de Juillet, régime monarchique constitutionnel sous le règne de Louis Philippe, on retrouve une statuaire équestre importante. La statue équestre est un type de statue représentant un personnage monté sur un cheval. Elle tient un rôle à part dans le domaine de la sculpture, du fait de sa difficulté technique et du coût de sa fabrication.
L’iconographie impériale mobilise une statuaire importante en hommage aux "grands hommes (la patrie reconnaissante)" qui se distinguent par leurs faits d’armes militaires et coloniaux, tels que les généraux Thomas Robert Bugeaud ou Louis Eugène Cavaignac qui deviennent, pour certains, les premiers gouverneurs de l’Algérie coloniale. Le Duc d’Aumale est maintes fois représenté recevant la soumission d’Abd-el-Kader. La campagne de Napoléon en Égypte est illustrée par la toile de Jean-Léon Gérôme, qui figure cette phase d’exploration et de guerres coloniales.
La toile d’Horace Vernet, Prise de la smalah d’Abd-el-Kader à Taguin illustrant un épisode de la conquête de l’Algérie, est commandée et peinte en 1843-44, bien avant la reddition Abd el-Kader qui intervient en 1847. Commande du roi Louis-Philippe, la dimension de cette toile révèle en fait une volonté de propagande de Louis-Philippe à un moment où son pouvoir était contesté. En magnifiant le courage de son fils le duc d’Aumale, il tentait de montrer combien ses fils et lui-même avaient œuvré à la grandeur de la France.
La Troisième République est souvent qualifiée de république coloniale parce qu’elle a coïncidé avec une période d’expansion et de consolidation de l’empire colonial français. L’expression "à nos grands hommes, la patrie reconnaissante" trouve son origine dans la tradition de commémorer et d’honorer les figures historiques importantes par des statues et des monuments. Cette pratique est particulièrement répandue y compris sur de nombreux monuments érigés antérieurement au XIXe siècle, pour rendre hommage à des personnalités marquantes.
À Marseille, concernant la Fontaine Estrangin, qui n’est pas en tant que tel, un monument colonial, on peut observer la présence d’allégories des quatre continents, l’Afrique, l’Asie, l’Europe et l’Amérique, sous forme de buste. Sous la Troisième République, la France a étendu son empire colonial en Afrique, en Asie et en Océanie. Des territoires comme l’Algérie, le Tonkin, l’Annam, la Tunisie et bien d’autres ont été intégrés à l’empire. Celles-ci sont peu commentées par les spécialistes ou bien contestées par les acteurs locaux. On pourrait penser que ces représentations donnent lieu à débat et contestation à l’instar des allégories de l’Afrique et de l’Asie de Louis Botinelly sur les escaliers de la gare Saint-Charles, mais ce n’est pas le cas. En effet, elles sont assez fidèles aux représentations des peuples autochtones, sans caricaturer les traits phénotypiques bien qu’elles expriment l’idée de la "Grande France" aux quatre continents, et surtout la dimension civilisatrice de la France outre-mer.
D’autres sculptures donnent lieu à comparaison dans la ville de Marseille, telles que les cariatides de l’hôtel du Louvre (magasin C&A_53 La Canebière 13001).
Aux indépendances, de nombreuses statues coloniales sont rapatriées. Plus d’une centaine de statues commémoratives, militaires ou religieuses sont aujourd’hui disséminées dans l’hexagone.
Auteurs et autrices
-
CHABANI Samia
Coordinatrice générale d’Ancrages, journaliste Diasporik -
STEFANI Matteo
Anthropologue
Bibliographie
(1991). “Fontaines et monuments commémoratifs : la sculpture dans la rue”, in Catalogue d’exposition Marseille au XIXe siècle, Rêves et triomphes. 16 novembre 1991-15 février 1992, Marseille, p. 227, RIS, BibTeX.
(2012). Vie et oeuvre du sculpteur André Allar (1845-1926). Catalogue raisonné, Mare et Martin Arts, RIS, BibTeX.
Pour citer
(2025). “La Fontaine Estrangin, allégorie de la Méditerranée et représentation des peuples du monde”, Mars Imperium (https://marsimperium.org/la-fontaine-estrangin-allegorie-de-la-mediterranee-et-r), page consultée le 5 avril 2025, RIS, BibTeX.