L’école de médecine coloniale, lieux et figures emblématiques
Contexte historique
À Marseille, presque tous les médecins qui ont œuvré dans l’empire colonial français sont passés par l’École du Pharo ; elle a été un facteur essentiel de la politique sanitaire dans les territoires colonisés.
L’ancienne école de santé militaire dite « école du Pharo », fut durant tout le XXe siècle un important centre de formation et de recherche en médecine coloniale puis tropicale. Ces bâtiments abritent aujourd’hui des services administratifs et universitaires. Seules une ancre et une discrète plaque rappellent leur vocation initiale, intimement liée à l’histoire impériale de la ville.
En 1936, son rôle pédagogique est complété par la création de laboratoires de recherche consacrés aux maladies tropicales et à la nutrition en zone tropicale. La formation de l’empire colonial français pose le problème de sa gestion sanitaire par des professionnels de la santé : leurs ancêtres pourraient être les médecins, chirurgiens et apothicaires de la marine royale, en exercice dans les colonies de l’Ancien Régime. Le Consulat organise alors un « Service de santé colonial » de la Marine.
À la fin du XIXe siècle, la France de la Troisième République étend son empire colonial, l’autorité administrative désire améliorer la santé des populations civiles à des fins de développement des colonies et d’une « mission civilisatrice ». Les épidémies effroyables parmi les soldats (fièvre jaune à Gorée en 1878, dysenteries en Extrême-Orient entre 1859 et 1861, choléra au Tonkin entre 1884 et 1887, paludisme pendant la campagne de Madagascar en 1895, etc.) et les maladies endémiques inconnues au sein des populations indigènes coûtent de nombreuses vies mais ne freinent pas l’expansion. La santé dans les colonies tropicales françaises a toujours été principalement une affaire de médecins militaires.
L’établissement à Marseille de l’École de santé coloniale le 3 octobre 1905 est formalisée par la promulgation du décret de création de l’École d’application du service de santé des troupes coloniales. La mission et la vocation de l’école est de délivrer un enseignement pratique, encore plus que théorique, à des médecins et pharmaciens déjà diplômés, comme le précise le décret du 3 octobre 1905 : "donner aux médecins et pharmaciens aides-major de deuxième classe et aux médecins et pharmaciens stagiaires des Troupes coloniales, l’instruction professionnelle spéciale, théorique et surtout pratique nécessaire pour remplir les obligations du service qui incombent au Corps de santé des Troupes coloniales en France et aux colonies"...
De 1907 à 1914, l’école forme 258 élèves dont 241 médecins et 17 pharmaciens, alors que l’Empire colonial français comptait en 1911, 11 millions de km2 et 45 millions d’habitants. Les structures sont en place, mais le recrutement reste insuffisant, les carrières étant jugées peu attrayantes. Ceux qui choisissent de devenir médecin colonial le font à cause de leurs difficultés en métropole ou par vocation et esprit d’aventure. Beaucoup de médecins coloniaux viennent de milieux modestes (souvent de Bretagne) attirés par la gratuité des écoles militaires... La première guerre mondiale marque un frein important au développement de l’école.
Entre 1928 et 1932, la réorganisation de l’École et la construction d’un nouveau bâtiment à l’ouest du premier relance la dynamique de recrutement. Cette réforme transforme l’école en grand établissement supérieur spécialisé, avec de nouvelles disciplines : neuropsychiatrie (1928), ophtalmologie (1934), stomatologie (1935), radio-électrologie (1935). De 1945 à 1954, l’école forme 453 médecins, 56 pharmaciens et 19 officiers d’administration. C’est le retour d’une crise des effectifs, apparemment liée à un avenir incertain et à une « crise morale » lorsque s’amorce la décolonisation. En 1954, l’établissement devient l’École d’application et centre d’instruction et de recherche du service de santé des troupes coloniales. En 1958, la transformation progressive des troupes coloniales induit leur changement de nom en troupes d’outre-mer. L’école s’adapte en conséquence pour devenir École d’application et centre d’instruction et de recherche du service de santé des troupes d’outre-mer. En 1961, les troupes d’outre-mer reprennent leur ancien nom du XIXe siècle, celui de troupes de marine. L’école devient alors École d’application et centre d’instruction et de recherche du service de santé des troupes de marine ; en 1970, l’École de spécialisation du service de santé pour l’armée de terre et institut de pathologie exotique. Contre toute attente, les décolonisations ont amplifié son importance, notamment auprès des gouvernements étrangers et des organismes internationaux. En 1975, l’école devient l’Institut de médecine tropicale du service de santé des armées. En juin 2013, l’École de médecine du Pharo fait ses adieux à Marseille.
Approche critique
L’un des anciens élèves de l’École du Pharo n’est autre que Marc Sankaré. Les liens entre Marseille et le Sénégal plongent leur racine dans la période coloniale. Plusieurs personnalités du XXe siècle les ont incarnés. Parmi celles-ci figure le doyen Marc Sankalé, qui fut professeur de médecine pionnier à Dakar puis chef de service à l’Hôpital Félix Houphouët-Boigny, chemin de la Madrague-ville dans le 15e arrondissement à Marseille.
Marc Sankalé est né à Saint-Louis du Sénégal en 1921 et décédé à Marseille en 2016. Issu d’une vieille famille métisse du Sénégal, il appartient à un groupe social situé à l’interface entre Européens et Africains depuis les débuts de l’ère impériale. Ce groupe a construit sa fortune en lien avec les firmes de commerce coloniales opérant dans le pays, notamment depuis Bordeaux et Marseille. C’est donc dans ces deux villes, selon une tradition bien établie dans son milieu, que le jeune Marc Sankalé part faire ses études supérieures, à la fin des années 1930. Ayant fait le choix de la médecine, il s’oriente vers la filière militaire, et intègre l’École de santé navale de Bordeaux puis l’École du Pharo de Marseille. Au lendemain de la guerre, il débute une carrière de médecin colonial, qui le conduit à exercer aux quatre coins de l’empire – Sénégal, Guyane (où il fut le dernier médecin du bagne), Indochine, Soudan français. À ces postes, il assiste aux événements marquants de la décolonisation en marche. Dans le contexte de fin d’empire, Marc Sankalé, qui représente pour le Sénégal un brillant « enfant du pays », se voit proposer un poste d’enseignant-chercheur à la Faculté de médecine de Dakar, récemment créée : on compte sur lui pour promouvoir l’africanisation du corps professoral local. Au sein de l’équipe du doyen Maurice Payet, il prépare le concours de l’agrégation, qu’il réussit avec brio en mai 1961. Au lendemain de l’indépendance de son pays, le 4 avril 1960, Marc Sankalé devient ainsi le premier Africain agrégé de médecine.
Cette réussite lui ouvre les portes des responsabilités académiques : de 1967 à 1976, il sera le premier doyen d’origine sénégalaise de la prestigieuse Faculté de médecine et de pharmacie de Dakar. Il y forme plusieurs promotions de médecins sénégalais et africains, tout en assurant ses activités cliniques à l’hôpital Aristide Le Dantec. Parallèlement, il développe d’intenses activités de recherche, qui débouchent sur d’importantes publications, dans les domaines de la médecine tropicale et de la santé publique. Son statut d’éminent savant, pédagogue et thérapeute le met en contact étroit avec les ténors de la classe politique sénégalaise, dont il devient le médecin attitré. L’un de ses patients les plus célèbres est le président Léopold Sédar Senghor, dont il est proche et partage la « philosophie du métissage ». Ce dernier l’a d’ailleurs soutenu lorsque Marc Sankalé, contraint de choisir entre deux nationalités, a opté pour la citoyenneté française, en 1964. Mais le doyen reste très attaché à ses racines africaines, et fier d’avoir servi durant 21 ans à Dakar. En 1978, estimant avoir assuré sa relève au Sénégal, Marc Sankalé décide d’exercer en France, où on lui propose un poste de professeur à la faculté de médecine de Marseille : c’est pour lui une sorte de « retour aux sources ».
Nommé chef de service à l’Hôpital Félix Houphouët-Boigny, il y retrouve plusieurs anciens du Pharo et de Dakar. Avec le Professeur Pierre Pène, notamment, il développe l’enseignement de la médecine tropicale et contribue à former de nombreux jeunes médecins, tant français qu’africains. Bien implanté à Marseille, où ses enfants font souche, il y passe sa retraite tout en gardant des attaches fortes avec son pays d’origine. Après sa mort, sa mémoire reste vive auprès de ses anciens étudiants, marseillais comme dakarois. Marc Sankalé est ainsi le symbole des liens humains et intellectuels qui se sont noués entre la cité phocéenne et le Sénégal, au temps de l’empire puis au-delà.
L’histoire coloniale s’illustre également par la création de l’hôpital Félix Houphouët-Boigny, inauguré le 29 juin 1978, après le regroupement des services de maladies infectieuses et tropicales en un même lieu. Premier président de la République de Côte d’Ivoire (1960-1993) et lui-même médecin, Félix Houphouët-Boigny (1905 -1993) y avait apporté son soutien et développé une coopération en vue de former de jeunes médecins ivoiriens. Ce partenariat participe également à la consolidation du jumelage entre Marseille et Abidjan, signé le 10 juillet 1958.
En 2013, les archives historiques de l’École du Pharo ont été transférées au Service historique de la défense (à Toulon). Le fonds d’ouvrages et de périodiques a été transféré à la bibliothèque centrale du Service de santé des armées (Val-de-Grâce, Paris). Une partie des fonds photographiques, présentés sous forme d’albums thématiques, et les fonds muséaux ont été transférés au Musée du service de santé des armées (Val-de-Grâce, Paris)
Auteurs et autrices
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CHABANI Samia
Coordinatrice générale d’Ancrages, journaliste Diasporik
Bibliographie
Jean-Paul Bado, Médecine coloniale et grandes endémies en Afrique 1900-1960, Paris, Karthala, 1996, 432 pages
Camille Braesco, Former des médecins pour la brousse : la médecine coloniale à travers l’École du Pharo (1905-1939), Mémoire de master, Institut d’études politiques, Paris, 2017, 316 pages
Guillaume Lachenal, Le médicament qui devait sauver l’Afrique. Un scandale pharmaceutique aux colonies, Paris, La Découverte, 2014, 240 pages
Delphine Peiretti-Courtis, Corps noirs et médecins blancs, la fabrique du préjugé racial XIX-XXe siècles, Paris, La Découverte, 2021, 354 pages
Pour citer
(2025). “L’école de médecine coloniale, lieux et figures emblématiques”, Mars Imperium (https://marsimperium.org/l-ecole-de-medecine-coloniale-lieux-et-figures-emblemat), page consultée le 5 avril 2025, RIS, BibTeX.