Cuillère ornementale

Bois blanc très léger
44 x 12,5 x 4,5 cm, 82 g
Manche à extrémité aplatie et légèrement coudée, cuilleron ovale. Décor : la partie antérieure est entièrement recouverte de peinture brillante bleu-pâle. L'intérieur du cuilleron porte une peinture fine représentant les traits d'un Bara (peuple malgache).
Le numéro MH-Inventaire est marqué directement sur l’objet.

Ustensile, Avant 1962, Musée du quai Branly - Jacques Chirac, Unité patrimoniale Afrique

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Collecter

Cette cuillère ornementale a été collectée dans le cadre de la conquête militaire de Madagascar par la France, qui s’est intensifiée à partir de 1895. Cette période correspond à l’instauration du protectorat (1885) puis à l’annexion complète de l’île en 1896, marquant le début d’une administration coloniale directe. L’objet a été recueilli par Mme Besson, épouse du docteur Besson, stationné à Fianarantsoa, dans les Hautes Terres centrales.

Mme Besson, comme d’autres épouses d’administrateurs coloniaux, jouait un rôle actif dans la collecte d’objets issus des cultures locales. Ce geste reflétait à la fois une curiosité ethnographique et une pratique de « tourisme colonial », où les élites coloniales cherchaient à documenter, collectionner et ramener des objets symbolisant leur séjour dans les colonies. Ces objets étaient souvent perçus comme des témoignages tangibles des sociétés qu’ils administraient, mais aussi comme des artefacts valorisant l’entreprise coloniale auprès du public métropolitain.

L’objet a été offert au musée colonial de Marseille, fondé en 1893. Les musées coloniaux avaient pour vocation de rassembler et d’exposer des objets provenant des colonies afin de sensibiliser le public à ces territoires mal connus et de légitimer la domination coloniale. La collecte de cette cuillère s’inscrit dans une double logique : celle de la valorisation des savoir-faire artisanaux malgaches et celle de la propagande impériale visant à renforcer la légitimité et le prestige de l’expansion coloniale française.

Catégoriser

Les cuillères ornementales malgaches, fabriquées par les commerçants mérina ou betsileo, illustrent l’interaction entre les pratiques culturelles locales et les débuts du tourisme colonial. Ces objets, souvent en bois ou en métal et décorés de motifs géométriques, étaient des symboles de statut social dans les sociétés malgaches, utilisés à la fois dans des contextes domestiques et cérémoniels. Cependant, dans le cadre du colonialisme, ils ont été collectés par les colons européens comme curiosités exotiques, réduits à des artefacts décoratifs dans des collections privées ou publiques, souvent déconnectés de leur fonction sociale originale. Les commerçants malgaches, en réponse à la demande coloniale, ont créé ces objets non seulement pour satisfaire les besoins locaux, mais aussi pour répondre aux attentes des étrangers, contribuant ainsi à une reconfiguration de la culture locale dans le cadre des pratiques coloniales de collection et de représentation.

Conserver

La conservation de cette cuillère repose sur des logiques patrimoniales visant à préserver non seulement un objet matériel, mais aussi les pratiques artistiques et sociales d’une communauté. La cuillère, réalisée avec des techniques artisanales spécifiques et décorée de détails fins, représente la connexion entre l’artisanat populaire et les traditions rituelles de Madagascar. La décision de la conserver dans une collection reflète l’intérêt de protéger un fragment de l’identité culturelle malgache, en particulier face aux défis de la colonisation et à la possible perte des savoirs traditionnels. L’intégration de cet objet peut également être influencée par sa valeur esthétique et sa capacité à illustrer les complexités des cultures africaines dans le cadre muséologique. Sa conservation se justifie non seulement par sa valeur historique, mais aussi par l’importance de transmettre aux générations futures l’héritage des pratiques artistiques et cérémoniales de Madagascar.

Exploiter

La cuillère ornementale a été collectée par Mme Besson, dont le rôle en tant que collectrice reste en grande partie invisible, une situation fréquemment observée pour les femmes de son époque, souvent éclipsées par leur condition d’épouse d’un homme plus connu en raison de sa carrière d’administrateur colonial. Néanmoins, l’objet peut être contextualisé à travers la carrière de son mari, dont le parcours professionnel et les missions à Madagascar ont façonné le cadre dans lequel cet artefact a été acquis. Pierre Louis Besson, né le 2 avril 1855 à Jumeaux (Puy-de-Dôme) et décédé le 3 décembre 1941 à Marseille, était médecin de la marine et administrateur colonial. Après ses études à l’École de médecine navale de Toulon et un service militaire, il est affecté à Madagascar en 1888, où il devient vice-consul puis résident à Fianarantsoa. Son rôle dans l’administration coloniale de Madagascar a été crucial, ce qui lui a valu de nombreuses distinctions, telles que la Légion d’Honneur. Après sa retraite, il exerce comme médecin à bord d’un navire reliant Marseille au Maroc, expliquant ainsi la connexion entre la famille Besson et le Musée colonial de Marseille. Cette cuillère malgache, comme d’autres objets collectés par les colonisateurs, devient un témoin des dynamiques de pouvoir et de la relation complexe entre colonisateurs et cultures locales, soulignant notamment le rôle de Marseille comme point de passage essentiel pour les échanges culturels et politiques entre la France, ses agents et ses colonies.

Parcours

Cette cuillère ornementale malgache a été collectée par Mme Besson, épouse de Pierre Louis Besson, administrateur colonial à Madagascar, probablement pendant son séjour à Fianarantsoa entre 1888 et 1906. L’objet a été acquis dans le cadre de l’administration coloniale française, à une époque où des objets culturels étaient souvent collectés pour enrichir des collections ethnographiques. Après la retraite de Pierre Louis Besson en 1906, la famille revient en France, et l’objet pourrait avoir été conservé dans la famille avant d’être transmis ou donné à une institution muséale. Il est fort probable que la cuillère ait été intégrée à la collection du Musée colonial de Marseille.

Exposer

La cuillère ornementale malgache a pu être exposée dans le cadre de diverses présentations publiques ou privées liées aux collections coloniales françaises. À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, les musées et les expositions internationales (coloniales et universelles) ont souvent servi de lieux où ces objets étaient montrés au public, dans le but de refléter les découvertes et les conquêtes coloniales. Les expositions de ce type étaient souvent scénarisées pour renforcer les récits de domination, de civilisation et d’ethnographie des peuples colonisés, tout en minimisant les impacts de la colonisation sur les sociétés locales. Ce discours valorisait l’objet comme témoin d’une culture exotique et « primitive », tout en négligeant les contextes de pouvoir et de violence qui y étaient associés. Dans ce cadre, l’objet était fréquemment mis en scène comme une curiosité provenant d’un « monde lointain », un symbole du contact entre la France et ses colonies. Ce type d’exposition jouait un rôle clé dans la construction de l’imaginaire collectif colonial, où l’objet servait à illustrer la supériorité de l’empire français.

Étudier

Les logiques scientifiques ou esthétiques des agents chargés d’étudier les cultures matérielles des colonies. D’un côté, l’approche scientifique de ces objets était souvent motivée par des intérêts ethnographiques et anthropologiques. Les européens présents dans les colonies - scientifiques, médecins, militaires, négociants, administrateurs, missionnaires etc. - cherchaient à cataloguer, classer et documenter les objets comme des témoignages d’une autre culture, selon des critères occidentaux. Ces objets étaient perçus comme des artefacts « exotiques », inscrits dans une logique de collection, de typologie et de comparaison avec les artefacts européens.

Esthétiquement, les objets collectés étaient souvent considérés sous l’angle de leur valeur décorative et leur étrangeté perçue. Les logiques esthétiques étaient marquées par une fascination pour les formes et motifs jugés « originaux » et « primitifs », ce qui a conduit à une mise en valeur de ces objets dans des expositions qui accentuaient leur singularité et leur aspect « exotique ». Dans ce cadre, la valeur esthétique des objets était souvent dissociée de leur contexte culturel et historique d’origine, les réduisant à des simples curiosités visuelles.

Auteurs et autrices

Pour citer

JARRIN-YANEZ María José (2025). “Cuillère ornementale”, Mars Imperium (https://marsimperium.org/cuiller-ornementale), page consultée le 3 mars 2025, RIS, BibTeX.