L’Institut colonial et la Société de géographie de Marseille, des ressources au service de l’expansion coloniale
Contexte historique
L’avenue de la Canebière. Au numéro 63, on repère un immeuble haussmanien qui a abrité, pendant un temps, deux établissements importants dans les réseaux impériaux marseillais : l’Institut colonial, dédié à la recherche appliquée et à l’enseignement sur les produits coloniaux, et la Société de géographie de Marseille.
L’histoire de cette dernière institution illustre bien les liens noués localement entre science et colonisation. Lorsqu’elle est fondée, en 1877, la Société de géographie de Marseille bénéficie du contexte de l’expansion impériale et des grandes missions d’exploration outre-mer qui l’accompagnent. Celles-ci suscitent l’engouement du grand public comme l’intérêt des milieux économiques et politiques. La Société de géographie reçoit ainsi le soutien financier des milieux officiels locaux (municipalité, Conseil général, Chambre de commerce) et celui des entreprises tournées vers l’empire – les compagnies Paquet et Fraissinet, les Sucreries Saint-Louis…
Cela lui permet de déployer une intense activité jusqu’aux années 1930 : édition d’une revue (le Bulletin de la Société de géographie de Marseille, devenu en 1902 le Bulletin de la Société de géographie et d’études coloniales de Marseille), constitution d’une bibliothèque, cours à destination des enseignants. La Société organise également des cycles de conférences avec des invités prestigieux liés à l’actualité impériale – comme Henry Stanley qui, en 1878, expose sa traversée de l’Afrique équatoriale ; ou le capitaine Marchand qui, de retour de Fachoda en 1899, présente sa fameuse mission "Congo-Nil".
Ces conférences, tenues à la Chambre de commerce, rencontrent un grand succès public. Au début du XXe siècle, la Société de géographie de Marseille est devenue une institution dans la vie sociale marseillaise. Sa visibilité atteint son apogée au moment des expositions coloniales de 1906 et 1922, auxquelles elle contribue largement.
C’est à la fin du XIXe siècle également qu’apparaissent les lobbies qui soutiennent l’expansion coloniale.
Sociétés de géographies, instituts et ligues essaiment en métropole
À l’époque, le Comité de l’Afrique française (CAF) créé par le journaliste Hippolyte Percher en 1890, est certainement le plus influent. À l’image du prince d’Arenberg, président de la Compagnie universelle du Canal de Suez, et de Jules Charles-Roux, président de la Société de géographie de Marseille (1886-1898) et député (1889-1898), les membres de ce lobby sont d’ardents défenseurs de l’entreprise coloniale.
Ils financent des expéditions de découverte, de nombreuses publications scientifiques et des congrès, tant en métropole (Marseille, 1906) que dans les colonies (Afrique du Nord, 1908). Ils s’appuient également sur une presse spécialisée (La Dépêche coloniale, La Quinzaine coloniale) et de grands journaux (Le Temps) pour diffuser l’idéologie coloniale auprès des masses.
L’action de ces mouvements est relayée à la Chambre des députés par un groupe colonial, fondé en 1892 sous l’impulsion d’Eugène Etienne. Venus d’horizons politiques différents et « réunis par le désir d’assurer la grandeur de la France », les 200 élus qui composent ce mouvement en 1902 se montrent très actifs.
Pour encourager les gouvernements à voter les crédits militaires nécessaires aux conquêtes, ils invoquent la nécessité économique pour stimuler le secteur industriel et ainsi mettre un terme aux tensions sociales qui agitent le pays. Ils expliquent que la France doit remplir une mission civilisatrice et contribuer à « la régénération des races inférieures et abâtardies ». Enfin, l’expansion est mise au service d’un patriotisme revanchard : elle doit restaurer l’honneur de la nation après la défaite de 1871.
En outre, les coloniaux peuvent compter sur le soutien actif de personnalités politiques de premier plan au sein des gouvernements successifs de la Troisième République. Qu’ils s’agissent de Léon Gambetta, Jules Ferry, Théophile Delcassé ou de Gabriel Hanotaux, ces hommes d’État adoptent des positions favorables à l’essor territorial de la France. Toutefois, au tournant du XXe siècle, l’impact de la propagande coloniale sur l’opinion publique reste modeste. Dans leur grande majorité, les Français semblent indifférents aux arguments avancés. Le président du Comité de l’Afrique française, Auguste Terrier, souligne ainsi que « l’éducation » de ses concitoyens reste à faire.
Des savoirs et les ressources coloniales au service du capitalisme colonial
Dans le même esprit, fondé en 1893 par le botaniste Édouard Heckel, le Musée et l’Institut colonial de Marseille visent à mettre les ressources coloniales au service du commerce. Il faut recenser les ressources minières et végétales coloniales, les étudier, les exposer de manière méthodique et en proposer un usage commercial ou industriel. Le musée comprenait une grande salle d’exposition, une bibliothèque et un laboratoire de recherche avec des installations annexes.
Chaque année, le musée organisait une exposition dédiée à un produit colonial.
En 1899, Heckel est encore à l’origine du projet qui aboutit à la création de six chaires d’enseignement colonial destiné aux élèves de l’École de commerce de Marseille. La même année, il obtient de la municipalité une somme de 10 000 francs pour la mise en place de cinq cours coloniaux à l’École de Médecine, intégrés plus tard aux enseignements de l’École d’application du service de santé des troupes coloniales. Enfin, il réclame et acquiert des moyens supplémentaires pour créer une section coloniale dans le Jardin botanique de la ville.
À l’aube du XXe siècle, le lobby marseillais s’active donc pour poursuivre l’instruction de l’opinion. C’est dans ce contexte qu’émerge l’idée d’organiser un évènement d’ampleur nationale pour légitimer l’entreprise coloniale et promouvoir ses bienfaits. Ainsi, en 1906 puis en 1922, Marseille accueille les colonies dans le cadre d’exhibitions qui mettent en scène un univers illusoire.
L’année 1906 marque un tournant majeur dans l’évolution du musée-institut. À la suite de difficultés financières, la Chambre de commerce et d’industrie de Marseille prend le contrôle de la structure et le dote de statuts officiels conformes à la loi de 1901. Elle l’oriente davantage vers l’économie en le dotant d’un musée colonial commercial. Après la mort d’Heckel, en 1916, le musée est réclamé par l’université et transféré à la faculté des sciences. L’institut colonial s’installe ensuite dans les locaux qui se sont libérés au parc Chanot au lendemain de l’exposition coloniale de 1922 et crée un musée dans le pavillon de l’Algérie, construit par Albert Ballu à l’occasion de l’exposition coloniale de 1906. Un musée des colonies est fondé en 1935 à partir des collection du ministère des colonies.
Approche Critique
Il est judicieux de s’interroger sur le contexte de production des savoirs, de documentation des ressources naturelles et des usages des populations locales à l’époque coloniale. Le rôle des explorations géographiques des diverses « missions » produisent des savoirs au bénéfice des capitaines d’industrie en vue de leurs investissements. Le musée-institut a été créé dans le but de produire des connaissances scientifiques, mais principalement pour imaginer une exploitation commerciale des ressources étudiées. Au-delà du drainage direct de ressources matérielles, la colonisation et la décolonisation ont leur part dans la persistance d’institutions inégalitaires et autoritaires dans les ex-colonies.
On peut également s’interroger sur la dispersion des traces et l’effacement du caractère principalement économique et financier au bénéfice d’une prétention scientifique qui réduirait ses collections à des herbiers. Pendant la seconde guerre mondiale, certains objets, voire des collections entières, ont été détruits. Dans les années 1960, les traces de la période coloniale ont été effacées, y compris le grand palais du parc Chanot (1968). Le déménagement des objets semble avoir été effectué rapidement et de nombreuses pièces ont disparu ou ont été dispersées dans l’université. Il est probable que certains artefacts comme le mobilier aient pu finir chez des particuliers...
Les collections issues de différents musées coloniaux, notamment le Musée scientifique de la faculté, le Musée commercial et le Musée des colonies, ont été acquis par la Chambre de commerce et d’industrie (CCIMP). D’autres objets, notamment à caractère ethnographiques, ont été répartis entre le Centre de la vieille Charité, le Musée des arts africains, océaniens et amérindiens (MOAA) et le musée du Quai Branly.

Le premier objectif des colons est de tirer le meilleur parti des produits de la nature d’un point de vue économique. Des interventions massives telles que la déforestation, l’assèchement, le détournement des cours d’eau, visent à rendre la nature aussi rentable que possible. Dans ce processus, les autochtones, mais aussi les travailleurs déplacés, sont mobilisés et exploités, au service de projets qui altèrent les écosystèmes et ont de graves conséquences sociales. En effet, les terres utilisées pour les cultures de subsistance sont souvent transformées en monocultures pour le commerce mondial. Comme le souligne l’historienne Hélène Biais, cela a été possible aussi avec le travail des scientifiques :
« [...] grâce à la contribution de naturalistes, botanistes ou géologues, chargés par les administrations métropolitaines et coloniales de dresser des inventaires, de mettre en ordre les plantes venues d’ailleurs dans des flores et des herbiers, de collecter des spécimens destinés aux muséums d’histoire naturelle » (Hélène Blais, 2023)
La connaissance de la faune et de la flore a évidemment été acquise dans une large mesure par l’observation des pratiques des autochtones, qui connaissaient très bien la nature environnante. Pourtant, depuis le début de la colonisation, les colonisateurs ont toujours invisibilisé les savoirs autochtones en revendiquant un contrôle unilatéral sur la nature : « Très fréquemment qualifiée de « sauvage » ou de « vierge », cette nature est généralement présentée par les explorateurs, les savants et les administrateurs comme offerte aux colonisateurs, au mépris de tous ses usages précoloniaux. La mise en accusation des pratiques culturales locales, comme la présupposée incapacité des populations à tirer le meilleur parti de cette nature, sont autant d’éléments spécifiques du gouvernement colonial de la nature. » (Hélène Blais, 2023).
Les objets du musée-institut colonial ont été collectés dans un esprit ethnocentrique racialiste et de prédation économique. Leur exposition les rend porteurs d’une idéologie, l’idéologie coloniale, qui entretient un rapport de domination avec la nature, un fantôme de contrôle que l’on retrouve dans tous les domaines de l’histoire coloniale : « La « maîtrise » de la nature relève de la mythologie coloniale et doit aussi être analysée comme telle. Elle renvoie à un discours propagé par les États colonisateurs affirmant ainsi leur toute-puissance, dans une rhétorique prométhéenne qui a largement contribué à asseoir leur pouvoir, dans l’empire français comme dans les autres empires coloniaux. » (Hélène Blais, 2023).
Auteurs et autrices
-
CHABANI Samia
Coordinatrice générale d’Ancrages, journaliste Diasporik -
STEFANI Matteo
Anthropologue
Bibliographie
Hélène Blais, L’Empire de la nature. Une histoire des jardins botaniques coloniaux, fin XVIIIe siècle-années 1930, Ceyzérieu, Champ Vallon, 2023, 380 pages
Pierre Singaravelou, Professer l’Empire. Les « sciences coloniales » en France sous la Troisième république, Paris, Publications de la Sorbonne, 2011, 409 pages
Laurent Morando, Les instituts coloniaux et l’Afrique, 1893-1940 : ambitions nationales, réussites locales, Paris, Karthala, 2007, 303 pages
Pierre Choux, « L’œuvre coloniale d’Henri Jumelle », Annales du musée colonial de Marseille, 1936, 4 (2), p. 1-84.
Édouard Heckel, Henri Jumelle, Hubert Jacob de Cordemoy, Louis Laurent, Michel Eberlin, Notice sur le Musée et l’Institut colonial de Marseille, Paris, Imprimerie typographique Henri Roberge, 1900.
Henri Jumelle, « Le Dr Heckel », Annales du musée colonial de Marseille, 1915, 3, p. I-XIII.
Brigitte Sabattini, « Le musée colonial de Marseille, du projet scientifique initial à la découverte des cultures de l’Empire », dans Bruno Vila (Ed.), Les collections naturalistes de la faculté des sciences de Marseille (Université d’Aix-Marseille) : du matériel d’étude à la patrimonialisation, Les Impromptus du LPED, 2023, n° 7, Marseille, p. 240-261.
Bruno Vila, « Histoire du Musée colonial de la Faculté des sciences de Marseille », dans Bruno Vila (Ed.), Les collections naturalistes de la faculté des sciences de Marseille (Université d’Aix-Marseille) : du matériel d’étude à la patrimonialisation, Les Impromptus du LPED, 2023, n° 7, Marseille, p 130-147.
Pour citer
(2025). “L’Institut colonial et la Société de géographie de Marseille, des ressources au service de l’expansion coloniale”, Mars Imperium (https://marsimperium.org/l-institut-colonial-et-la-societe-de-geographie-de-mars), page consultée le 5 avril 2025, RIS, BibTeX.