Le Jardin zoologique et le Muséum d’histoire naturelle
Contexte historique
Le parc Longchamp a hébergé deux institutions savantes liées en partie à l’histoire impériale : le Muséum d’histoire naturelle, d’une part, et le Jardin zoologique d’autre part. Ces deux établissements voués aux sciences naturelles n’avaient au départ pas de vocation spécifiquement coloniale. Mais à mesure que l’empire français s’est développé, leurs liens avec celui-ci se sont accentués.
Au début du XXe siècle, les espèces exotiques qu’ils présentaient au public provenaient en grande partie des colonies, et alimentaient un certain imaginaire colonial. Aujourd’hui, les vestiges du Jardin zoologique, fermé en 1987, témoignent encore de cet imaginaire, nourri d’orientalisme.
Le parc zoologique de Longchamp
Le Jardin zoologique était le parc zoologique de Marseille, ouvert en 1854. Il était situé dans les jardins du palais Longchamp et a fermé le 30 décembre 1987. L’idée d’installer un jardin zoologique sur le Plateau Longchamp germe dès l’aménagement des jardins en 1854, mais ce n’est qu’en 1856 que le zoo est construit. Ce dernier occupe une surface de 5 hectares ; après s’être rapidement révélé trop petit, la municipalité a décidé d’agrandir le jardin au-delà de l’actuel boulevard Cassini.
Création de la Société zoologique de Marseille par Jean François Mayor de Montricher (1854)
Montricher, l’ingénieur du Canal de Marseille, prend la tête du projet et fonde une société d’actionnaires, le 18 avril 1854, qui a la particularité d’être à la fois une société commerciale (la majorité des actionnaires sont issus de la bourgeoisie d’affaire marseillaise) et savante (Lapommeraye apporte sa garantie d’homme de sciences à la nouvelle société) : la Société zoologique de Marseille. Elle n’est pas sans rappeler ses homologues de Londres et d’Anvers. La toute récente Société se porte acquéreur d’un vaste terrain aux Chartreux. 31 650 m2 sont acquis pour la somme considérable de 262 375 francs. Ce terrain est acquis auprès de particuliers, des propriétaires terriens marseillais, messieurs Mazel, Rougier et Baquière.
Le Jardin zoologique de Marseille, est vu, à l’aube de sa création, comme le moyen de promouvoir une réputation scientifique de grande envergure, tant par la diversité de ses collections, que par ses progrès sur l’élevage et l’acclimatation d’espèces exotiques :
« Et quel champ plus vaste, plus fécond, plus naïf et plus vrai que les jardins zoologiques en général, que le bel établissement de ce nom, dont Marseille est dotée, dans lequel, selon la métaphore toute orientale et si poétique de Féruck-Khan, ambassadeur de Perse à Paris, on peut parcourir, en quelques heures, les diverses contrées du globe caractérisées par les animaux et les plantes qui leur sont propres ! » (Bartélémy Lapommeraye, Revue de Marseille fondée et publiée au profit des pauvres, troisième année, 1857, Marseille,1857)
Il fait partie de l’équipement indispensable à toute grande ville de la seconde moitié du XIXe siècle, à l’instar des théâtres, d’un opéra, des musées ou des bâtiments administratifs. Il entre également dans la conception hygiéniste des parcs et jardins, censés apporter loisirs et salubrité aux habitants des grands centres urbains, assainissant l’air des villes et agrémentant ces dernières. Le zoo était ainsi séparé en deux parties reliées entre elles par un petit pont enjambant un boulevard. Les collections d’animaux semblent importantes dès les débuts du zoo (près de 2 000 oiseaux de 1 250 espèces différentes, sans compter des dizaines d’espèces de mammifères et probablement quelques reptiles, ce qui représentait alors 2450 animaux au total).
Jean François Mayor de Montricher est polytechnicien et ingénieur du corps des Ponts et chaussées. Célèbre pour les nombreux travaux qu’il réalisa à Marseille et dans sa région, dont le canal de Marseille et l’aqueduc de Roquefavour, il relie le passage du plateau au zoo par un escalier, qui sera doublé quelques années plus tard. Cet escalier est placé le long d’une cascade créée par Montricher et qui rappelle le rôle de château d’eau du Palais Longchamp. Cette cascade sert aussi de lieu de vie à plusieurs espèces d’oiseaux d’eau comme des canards et des flamants roses. Les cages visibles actuellement dans le jardin datent probablement de 1899. Plusieurs sont toujours visibles comme la cage des ours, celle des loups, plusieurs volières, les cages des fauves, etc. On trouve également des bâtiments construits pour servir d’abris aux animaux, conçus selon un style propre au pays d’origine de l’animal.
Le Pavillon de la girafe, de style mauresque, met en œuvre le ciment comme matériau décoratif. Construit en 1858, il est le seul bâtiment de l’ancien Jardin zoologique de 1854 dont la date de construction est connue avec certitude, grâce aux archives de la société des ciments Désiré Michel & Cie. De plan carré, le bâtiment est couvert d’un dôme à pans facettés, selon les plans de l’ingénieur Henri Michel. Sur la façade principale, le portail central, comportant un arc trilobé, est accompagné de deux fenêtres ayant un arc outrepassé en couvrement. Une frise de céramique bleue souligne la corniche sommitale et les chaînages aux angles du pavillon.
Dans le respect du parti pris d’intervention, la reproduction de ces carreaux à l’identique a été mise en place en 2013 dans le cadre de la restauration des décors du Pavillon de la girafe et du pavillon de l’éléphant, avec l’intervention d’un artisan céramiste aubagnais. La réouverture des baies du Pavillon de la girafe a permis alors de découvrir les vestiges des menuiseries métalliques présentes sur une ancienne gravure.
Une première girafe est présentée au Jardin en 1864. L’écriture arabe du fronton mentionne la girafe Zarafa, mot arabe pour girafe. En 1872, une naissance exceptionnelle est enregistrée au jardin : un girafon est mis au monde. Il s’agit de la seconde naissance en captivité enregistrée en France. Le jeune animal décède malheureusement seulement trois jours après sa mise-bas. Il est naturalisé par Pierre Siépi et rejoint les collections du Muséum de Marseille.
On peut toujours observer le bâtiment de la girafe et celui de l’éléphant, ainsi que d’autres petites constructions ayant servi d’abri à des cervidés et des antilopes. Parmi les principales espèces présentées dès les débuts du zoo en 1856 et jusqu’à sa fermeture en 1987 on retrouve :
- éléphant d’Asie
- girafe
- plusieurs espèces de ruminants (cervidés, antilopes, etc.)
- autruche et casoar
- tapir terrestre
- fauves (lion, tigre, léopard)
- beaucoup de petits carnivores (mustélidés, viverridés)
- ours brun, ours polaire
- loup gris
- de nombreuses espèces d’oiseaux
- plusieurs espèces de primates (lémuriens, gorilles, cercopithèques, etc.)
D’autres animaux ont été présentés de façon épisodique dans l’histoire du zoo :
- grand dauphin
- crocodiliens
- hippopotame
Le Muséum d’histoire naturelle de Marseille
Le Muséum d’histoire naturelle de Marseille est créé en 1819 par Jean-Baptiste de Montgrand (dit « le marquis de Montgrand »), maire de Marseille de mars 1813 à 1830, et le comte de Villeneuve-Bargemon, alors préfet. Il occupe, depuis 1869, l’aile droite du Palais Longchamp construit par l’architecte Henri-Jacques Espérandieu (1829-1874), dans le 4e arrondissement de Marseille. Il a occupé différents lieux, dont la Chapelle des Bernardines, avant de s’implanter définitivement en 1869 au Palais Longchamp, qu’il partage avec le musée des Beaux-Arts. À leur mort, les animaux du zoo allaient enrichir considérablement les collections du Muséum voisin. Bon nombre des spécimens naturalisés visibles encore actuellement au Muséum sont issus du Jardin zoologique : la ville était propriétaire des dépouilles d’animaux et pouvait fournir ainsi son Muséum, mais aussi la Faculté des sciences. Ainsi, une girafe du zoo arrive naturalisée au Muséum en 1873.
Depuis l’ouverture du Jardin zoologique en 1854, une quinzaine de girafes se sont succedées pour acclimatation. Cependant, le Jardin zoologique Longchamp n’expose la première girafe au public marseillais qu’en 1864. La girafe de Charles X, qui passe par Marseille et traverse la France durant l’hiver 1826-1827, reste la plus célèbre du XIXe siècle.
Le zoo a très tôt rencontré des soucis financiers chroniques. En réponse, la municipalité décide de reprendre l’administration du jardin zoologique à la Société zoologique de Marseille dès 1863. Le zoo se révélait en effet être le complément idéal du Muséum. Les problèmes financiers rencontrés par le Jardin zoologique à la fin des années 1980 auront cependant raison du zoo de Marseille et celui-ci fermera définitivement ses portes en 1987.
Approche critique : le prélèvement des animaux
Les premiers jardins zoologiques européens naissent en tant que tels à la toute fin du XVIIIe siècle - pour les plus anciens - et durant le XIXe siècle. À l’instar des territoires africains, l’Indochine française, constituée depuis 1887 de la Cochinchine, de l’Annam, du Tonkin, du Cambodge puis du Laos, est perçue très tôt par les Européens comme un terrain de chasse favorable aux sportsmen du monde entier, nobles, riches bourgeois, hommes d’affaires, explorateurs et scientifiques.
Une figure animale, emblématique des fantasmes européens projetés sur la nature asiatique, intéresse particulièrement ces amateurs de grandes chasse : le tigre d’Indochine (Panthera tigris corbetti). À côté des éléphants, des buffles sauvages, des gaurs, des grands cerfs ou des rhinocéros, le « seigneur de la forêt », appelé localement Ong Cop, fait l’objet de nombreuses traques dès l’arrivée des premiers militaires en Cochinchine dans les années 1850. Face à la menace qu’il constitue pour les populations locales et les colons, chasser le tigre devient un impératif de la « mission civilisatrice » : il s’agit de domestiquer la faune « sauvage » de la péninsule.
L’entre-deux-guerres est l’âge d’or de ces chasses sportives : inspecteurs des forêts et guides professionnels tels que Fernand Millet, l’Italien Honoré Oddéra ou encore A. Plas organisent des circuits touristiques pour les colons et touristes de passage. Dès la fin du XIXe siècle, ces chasses sont volontiers encouragées par les autorités coloniales qui instaurent un régime de primes de destruction contre les tigres jugés « nuisibles » aux cultures et cultivateurs.
Jusqu’aux indépendances des pays indochinois en 1954, les safaris et la chasse au tigre, en particulier sur les hauts plateaux et en forêt, restent pourtant un élément central dans la mise en place et le fonctionnement de l’ordre colonial français.
Auteurs et autrices
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CHABANI Samia
Coordinatrice générale d’Ancrages, journaliste Diasporik
Bibliographie
Lancelot Arzel, « Chasser le tigre en Indochine », in Colonisations. Notre histoire, Pierre Singaravelou (dir.), Seuil, 2024.
Christophe Borrely, « Histoire du Jardin zoologique de Marseille », Hypothèses, carnet de recherche, https://jzm.hypotheses.org
Christophe Borrely, « Une annexe méridionale d’un zoo parisien : la concession à la Société Impériale d’Acclimatation, 1877-1898 », 25 avril 2020, Histoire du Jardin zoologique de Marseille.
Pedro Lima, Anne Médard, Le Muséum d’histoire naturelle de Marseille, 200 ans de collections partagées, Synops, Ville de Marseille, 2021, tome 1, 80 pages
Pedro Lima, Anne Médard, Le Jardin zoologique, du parc animalier d’agrément aux collections du Muséum, Synops, Ville de Marseille, 2021, tome 2, 78 pages
Jules Siepi, « Petite histoire du Jardin Zoologique de Marseille », Annales du Musée d’histoire naturelle de Marseille, 1937, 28 (7), p. 5-11
Pierre Singaravelou, Professer l’Empire. Les « sciences coloniales » en France sous la Troisième république, Paris, Publications de la Sorbonne, 2011, 409 pages
Noël Suquet, Notes sur les autruches du Jardin zoologique de Marseille, Arnaud, Marseille, 1861, 20 pages
Pour citer
(2025). “Le Jardin zoologique et le Muséum d’histoire naturelle”, Mars Imperium (https://marsimperium.org/le-jardin-zoologique-et-le-museum-d-histoire-naturelle?), page consultée le 5 avril 2025, RIS, BibTeX.