Cabaret marseillais et chansons grivoises coloniales

Contexte historique

L’ Alcazar est depuis 2004 la Bibliothèque municipale à vocation régionale, mais à l’époque coloniale, il s’agissait d’un café-concert. Dès le XIXe siècle, l’âge d’or des musics halls et des cafés-concerts font la renommée de la Canebière et des spectacles musicaux. Dès lors les vedettes de Paris, qui proposent une offre importante de chansons et d’artistes à des prix abordables, rencontrent un énorme succès auprès du grand public. En raison de leur aspect populaire, tapageur et "trivial", ils ont souvent été mal jugés par la presse.

L’Alcazar a été un café-concert de 1857 à 1889. Il est construit dans un style mauresque et oriental inspiré de l’Alhambra de Grenade, avec des outrepassés brisés (deux arcs de cercles qui se rejoignent en une pointe), typiques de l’architecture orientale. En 1873, un incendie a détruit l’intérieur et la salle a été reconstruite dans le même style. En 1887, le café-concert fait faillite et subit une rénovation qui change le style. A sa réouverture en 1890, l’Alcazar devient un music-hall, un lieu où l’on peut assister à des spectacles, mais sans consommer. De nombreux artistes ont commencé leur carrière à l’Alcazar : Fernandel, Yves Montand, Raimu, Tino Rossi.

C’est ainsi que se développe le « genre marseillais », alternance de sketches et de chansons qui évoquent le quotidien et les événements de Marseille. Le public de Marseille était d’ailleurs très exigeant, notamment celui du « poulailler » qui n’hésitait pas à commenter à voix haute et siffler les passages des artistes. Cette exigence fait de l’Alcazar un lieu de passage obligatoire pour les vedettes.

Alcazar
Collection particulière

Tels que l’ont montré les travaux de Hadj Miliani, Roger Prégor popularise la chanson sabir dans le music-hall, mais c’est Dominus qui écrit et interprète les premières chansons en sabir devant le public parisien à l’exemple de "Au temps des pastèques" qui parodie "Le Temps des cerises". "Marchand de tapis", une des premières chansons sur cette thématique fut créée par Dominus avant 1914-1918. Dans le même style, Alcide Terneuse a interprété "Arrouah Sidi" en 1914 et Alibert, "Viens dans ma Casbah" en 1933…

En 1920, c’est sous la forme de l’exposition des traditions musicales villageoises, ou les formes plus approximatives de la reconstitution des cafés urbains, que la France connaît les premières prestations de musiciens algériens à l’occasion des expositions universelles. Tiersot Julien dans son ouvrage Musiques pittoresques. Promenades musicales à l’exposition de 1889. consacre tout un chapitre intitulé "Les Arabes" (p. 76-98) aux prestations des musiciens maghrébins et égyptiens. Il décrit les airs joués avec des instruments traditionnels, les marches militaires des turcos, les cafés maures avec danseuses et s’appesantit en particulier sur les Aïssaouas.

En 1966, le « music-hall » Alcazar a cessé ses activités et a été transformé en magasin de valise, rentrant ainsi dans le circuit commercial du centre-ville animé de Belsunce, caractérisé par la circulation des personnes et marchandises en provenance et à destination de l’Afrique du Nord, en particulier de l’Algérie.

Approche critique

Comme l’illustre les textes des chansons en référence, les représentations des femmes colonisées entre inaccessibilité et prostitution révèlent les fantasmes dont elles sont l’objet dans les chansons coloniales.

Petite tonkinoise, chantée par Joséphine Baker

https://youtu.be/iGr3c1dCm74?si=r_5XhpRFbplzHtNH

C’est moi qui suis sa petite Son Anana, son Anana, son Anammite
Je suis vive, je suis charmante Comme un p’tit z’oiseau qui chante
Il m’appelle sa p’tite bourgeoise Sa Tonkiki, sa Tonkiki, sa Tonkinoise
D’autres lui font les doux yeux Mais c’est moi qu’il aime le mieux
L’soir on cause d’un tas d’choses Avant de se mettre au pieu
J’apprends la géographie D’la Chine et d’la Mandchourie
Les frontières, les rivières Le Fleuve Jaune et le Fleuve Bleu
Y a même l’Amour c’est curieux Qu’arrose l’Empire du Milieu
C’est moi qui suis sa petite Son Anana, son Anana, son Anammite
Je suis vive, je suis charmante Comme un p’tit oiseau qui chante
Il m’appelle sa p’tite bourgeoise Sa Tonkiki, sa Tonkiki, sa Tonkinoise
D’autres lui font les doux yeux Mais c’est moi qu’il aime le mieux.
Source : LyricFind
Paroliers : Georges Auguste Francois Lascombe / Henri Christine / Henri Pierre Desire Albert L. Leroux / Vincent Baptiste Scotto
Paroles de La Petite Tonkinoise © Universal Music Publishing Group, Warner Chappell Music, Inc

La fille du bédoin, interprétée par Georges Milton

https://youtu.be/lTtqkDoo4I0?si=JGT...
Georges Milton « La fille du bédouin » ou « la caravane » de R.Moretti
opérette « Comte Obligado » orchestre Pierre Chagnon
disque 78 tours Columbia D.19040 le 27 Décembre 1927

paroles de la fille du bédouin

Y avait à Sidihowa bien avant la guerre, un Bédoin qu’était l’papa d’une jolie moukère
Mais une caravane campa qui venait du Caire sans manière, par derrière, la petite décampa
La fille du Bédouin suivait nuit et jour cette caravane
Elle mourait d’amour pour un jeune bédouin de la caravane
Et le petit ânier, dans les bananiers, chipait des bananes
Que la fille du Bédouin rangeait avec soin dans son petit couffin

Mais voilà c’qu’elle endura quand elle fut en route, elle dut en sortant de Biskra pour gagner sa croûte
Céder son petit, ses draps et sa petite moumoute, coûte que coûte, y a pas d’doute, à ces scélérats
La fille du Bédouin suivait nuit et jour cette caravane, elle connut tour à tour tous les autres Bédouins de la caravane,
Et tous les chameliers et tous les âniers en firent leur Sultane, la fille du Bédouin avait trouvé l’joint pour garnir son couffin,
Elle a suivi 60 ans et par toute l’Afrique
Du Maroc jusqu’au Soudan comme une pauvre bourrique et elle usa toutes ses dents à bouffer des briques
Sans réplique, à coups d’triques, on la pousse tout l’temps, a fille du Bédouin suivait nuit et jour cette caravane, elle connut tour à tour les 3 000 bédouins de la caravane
12 cent chameliers, 18 cent âniers portèrent des bananes, et sans trouver la fin, la fin du couffin, de la fille du Bédouin, la fille du Bédouin avait trouvé l’joint pour garnir son couffin

version grivoise

La fille du bédouin se branlait dans un coin avec une banane
et moi dans l’autre coin En voyant son vagin je bandais comme un âne
Je n’étais pas bédouin mais voyant mon machin elle lâcha la banane
et marchant vers mon coin, la fille du bédouin glissa sur une banane
Heureusement mon engin cloua ton vagin

Arrouah sidi de de André Valsien, avec orchestre disque 78 tours Pathé X.3928 enregistré en 1930

À l’époque coloniale se développe dans le panorama culturel français un goût pour des chansons « populaires » ayant pour sujet les colonies. L’exemple le plus célèbre est probablement « La Petite tonkinoise » écrite en 1906. Le morceau musical décrit les rapports inégaux entre une jeune femme nommée Melioli et un colonisateur jusqu’au départ de ce dernier. Son succès peut paraître paradoxal, car la chanson prétend donner la parole à une jeune habitante du Tonkin, mais l’interprétation de Joséphine Baker — la plus célèbre — modifie la perception de ce morceau musical. Devant, initialement, représenter une population issue d’Asie, la chanson poursuit le souvenir d’une figure noire américaine comme interprète. Cet exemple illustre le regard dominant que la société occidentale portait sur les « Non-Blancs » d’une part, et la confusion qu’elle porte sur la distinction de chaque population issue des anciennes colonies.

L’historien Alain Ruscio repère trois types de chansons coloniales : la chanson comique, la chanson romantique et la chanson militaire. Le premier type se moque explicitement des populations colonisées, tout en diffusant les stéréotypes raciaux liés aux sciences prétendues ethnographiques. La chanson comique doit, en particulier, ridiculiser la langue des civilisations étrangères par l’usage onomatopées afin d’accentuer l’humiliation.

Le deuxième type, lié à la romance, se caractérise par des couplets descriptifs qui dessinent la nature et les paysages autochtones idéalisés. Le ciel est toujours bleu, les terres sont des paradis vierges, les femmes sont dociles. Ces ritournelles nourrissent les fantasmes des Occidentaux, en particulier de la gent masculine sans cesse sollicitée par une iconographie coloniale diffusant l’image d’une femme indigène grivoise, voire sauvage.

Enfin les chansons martiales accompagnent les batailles et les expéditions militaires pour offrir aux soldats le courage nécessaire pour affronter les guerriers dits indigènes considérés comme sauvages et les contrées hostiles.

Samia Chabani

Auteurs et autrices

Bibliographie

Ruscio Alain 2003, Littérature chansons et colonies, dans Culture coloniale 1871-1931 La France conquise par son empire
MILIANI Hadj, « ‪Diasporas musiciennes et migrations maghrébines en situation coloniale‪ », Volume, 2015/2 (12:1), p. 155-169. DOI : 10.4000/volume.4647. URL : https://www.cairn.info/revue-volume-2015-2-page-155.htm
ZEHRAOUI Ahsène, « La chanson kabyle d’immigration en France : éléments d’une problématique », Études et Documents Berbères, 2013/1 (N° 32), p. 13-19. DOI : 10.3917/edb.032.0013. URL : https://www.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-2013-1-page-13.htm

Pour citer

CHABANI Samia, STEFANI Matteo (2025). “Cabaret marseillais et chansons grivoises coloniales”, Mars Imperium (https://marsimperium.org/cabaret-marseillais-et-chansons-grivoises-coloniales?pa), page consultée le 5 avril 2025, RIS, BibTeX.