Belsunce, cafés nord-africains et musiques d’exil sous surveillance
Contexte Historique
Le café, en tant qu’espace de sociabilité, incarne un espace intermédiaire entre les immigrés algériens et la société française y compris les employeurs à la recherche de main-d’oeuvre. Cette relation complexe s’articule autour des disparités salariales, où les rémunérations offertes par les employeurs sont plus élevées pour les travailleurs métropolitains par rapport à leurs homologues coloniaux. Il est à noter que cette situation est mutuellement bénéfique pour les cafetiers, car elle assure la rétention de ces travailleurs dans les zones urbaines, les maintenant comme une clientèle captive. Cette collaboration entre le patronat et les cafetiers n’est pas dépourvue d’impact sur les services publics de l’État, notamment en matière de recrutement de main-d’œuvre coloniale. À titre d’illustration, un rapport de l’Office départemental et municipal de placement de main-d’œuvre civile datant de 1912 mentionne l’existence d’une compétition entre les canaux de recrutement établis par l’État et ceux instaurés par les industriels français.
La figure emblématique du cafetier joue un rôle clé dans cette dynamique complexe. Contrairement à d’autres migrants, souvent catégorisés comme ouvriers non qualifiés, les cafetiers se démarquent par plusieurs aspects :
– Ancienneté de leur présence dans le secteur commercial en métropole. Certains de ces migrants ont débuté leur parcours comme colporteurs dès 1870. Surnommés les « turcos, » ils sont principalement originaires de Kabylie. Au fil des années, certains de ces vendeurs ambulants ont réussi à devenir des commerçants indépendants, échappant ainsi à la dépendance envers le patronat et l’État.
– Les cafetiers remplissent aussi un rôle crucial en tant que source d’information pour les autorités policières concernant les activités des travailleurs ou des soldats coloniaux. Par conséquent, dans les années 1916, les « bureaux des affaires indigènes » ont encouragé la création de cafés maures afin de renforcer l’encadrement des soldats coloniaux. Cependant, il est impératif de souligner que ces cafés ont également été soumis à des persécutions policières et à des mesures répressives, comme en témoigne une lettre collective de dix-sept cafetiers arabes de Lyon en 1934, protestant contre les restrictions imposées par le responsable du Service des affaires indigènes nord-africaines.
– Enfin ces cafés sont des foyers d’activités politiques intenses, avec la création d’associations étroitement liées aux cafetiers, utilisant leur réseau pour se développer. Certains propriétaires de ces établissements se limitent à offrir leur espace pour les réunions des premiers groupements d’Algériens, tandis que d’autres s’impliquent davantage et occupent des postes de trésoriers ou d’autres fonctions importantes au sein de ces associations.
Pendant la guerre d’Algérie, ces cafés ont joué un rôle décisif dans le recrutement du Front de libération nationale (FLN), ce qui a entraîné un contrôle policier accru et la fermeture de plusieurs établissements en 1957 : au 8 (Bar Takali) et au 20 de la rue Le Chapelier (Ali Arezki, détenu au camp de Châlons, connu également sous le nom de camp de Mourmelon) ; au 21 rue Le Chapelier (Djaffar Adda est incarcéré aux Baumettes) ; les 6 (Touhari) et 14 rue de Saule (Haachett), voie disparue lors de l’aménagement du quartier des Carmes et de la rue d’Aix en 1980, boulevard Battala (chemin de Gibbes), à l’Estaque-plage, le Bar du Commerce et Le grand Vattel, à la Halle Puget.
La recherche du contrôle de la France coloniale sur les milieux artistiques prennent plusieurs formes : contrôle des paroles en arabe ou amazigh, interdiction de diffusion des disques, refus de délivrer des visas aux artistes ou aux éditeurs de vinyles. Le contrôle des cafés maures détenteurs de TSF en Algérie et en métropole, comme de l’industrie du disque, est documenté par les archives (ANOM). Baidaphon ou Baïdaphone est un ancien label discographique fondé à Berlin au début du XXe siècle par des membres de la famille libanaise Baïda. Collaborant avec les compagnies de disques allemandes Lyrophon puis Carl Lindström, il enregistre des artistes originaires du monde arabe et connaît le succès dans les années 1920 et 1930. À la fin des années 1920, Baidaphon signe un contrat avec Mohammed Abdel Wahab et produit une pochette spéciale pour ses disques. À la mort de Pierre Baïda, au début des années 1930, le label se restructure et de nouveaux sont créés pour certains marchés, comme en Égypte où la succursale devient Cairophon à l’initiative d’Abdel Wahab ou au Yémen avec la création de Tahaphone. Baidaphon poursuit son activité au Levant et en Afrique du Nord. Après l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler, les disques ne sont plus pressés en Allemagne, mais en France (Pathé), en Suisse et potentiellement dans d’autres pays.
Approche critique
La chanson de l’immigration maghrébine en France, s’étendant de 1920 à 1980, a connu ses premières représentations par des musiciens algériens lors des expositions universelles en France. Par la suite, pendant la Première Guerre mondiale, des concerts ont été organisés spécifiquement pour les soldats algériens. Dans l’ensemble, les professionnels de la musique de cette période préféraient enregistrer leur musique plutôt que de se produire devant leurs compatriotes. Les établissements susceptibles de les accueillir en métropole étaient peu nombreux et les confinaient au café-concert davantage qu’aux scènes des théâtres nationaux. Lors des expositions coloniales, les cafés maures accueillent des artistes jouant des répertoires folkloriques sans faire souche à Marseille. Trois types de musique prédominaient à cette époque :
– la musique orientale, avec les grandes figures ;
– la musique savante, également connue sous le nom de musique andalouse ;
– les musiques populaires villageoises qui accompagnaient les premières vagues de travailleurs immigrés.
Les premiers groupes formés étaient des troupes de « tbabla » qui reprenaient les prestations musicales traditionnelles du village kabyle dès le début des années 1920. Ces interprétations étaient souvent le fait d’amateurs, tels que des ouvriers ou des vendeurs pendant la journée, qui se produisaient le soir devant leurs compatriotes, principalement dans les cafés et les hôtels garnis, qui constituaient des espaces centraux de la vie des exilés. Cette pratique a progressivement permis à ces musiciens de se professionnaliser et de structurer des réseaux d’éditeurs ou de diffuseurs des musiques de l’exil.
La musique arabe était intrinsèquement liée à la sphère politique, comme en témoignent les premiers enregistrements de cette musique en France qui abordaient les conditions de vie des immigrés en France. En outre, ces chanteurs étaient soumis à une surveillance étroite de la part du Bureau indigène à Paris comme à Marseille, qui interdisait les disques contenant des chansons incitant à la morale contre l’alcoolisme et les jeux de hasard. Pendant la guerre d’Algérie, les musiciens étaient particulièrement surveillés en raison de leur affiliation présumée à des mouvements nationalistes, comme cela a été mentionné précédemment.
Dans les années 20, l’émergence de grandes figures du monde arabe portant les revendications nationalistes, tels que Mohamed Abdelwahab ou Oum Keltoum diffusent les espoirs d’émancipation au gré des ondes de la radiodiffusion. Le désir de liberté et l’amour du pays « procède de la foi » et est évoqué comme tel, ce qui apparaît comme une propagande antifrançaise à combattre pour les autorités coloniales. En 1932, la notoriété d’Oum Keltoum est telle qu’elle entame sa première tournée orientale : dans le Levant et en Irak. Elle exprime des émotions amoureuses et des opinions politiques devant un large auditoire, tout en partageant ses préoccupations et ses confidences. Le genre patriotique, à l’époque des décolonisations et du nationalisme arabe, s’est essentiellement illustré dans des chants dénonçant l’oppression coloniale et glorifiant les peuples arabes. Constituant un véritable soft power dont bénéficie le régime nassérien, elle multiplie les concerts internationaux et effectue sa première prestation dans un pays occidental en France à l’Olympia pour deux prestations devenues mythiques les 13 et 15 novembre 1967. A partir des années 50, la commercialisation des vinyles et des gramophones inquiètent les autorités françaises qui y voient un danger de propagation d’idéaux panarabes et nationalistes.
Mahieddine Bachtarzi, né le 15 décembre 1897 dans la Casbah et mort le 6 février 1986 à Alger est l’une des principales figures du théâtre algérien dont l’engagement nationaliste est surveillé. Il fut aussi chanteur d’opéra (ténor), acteur, auteur de théâtre et directeur du Théâtre national algérien (opéra d’Alger). Il donne de nombreux concerts aussi bien en Algérie qu’en métropole, en Italie et en Belgique. Il fut surnommé le « Caruso » du désert par la presse française à la suite d’une réception donnée au Quai d’Orsay. En 1923, il assuma la direction de la Société musicale El-Moutribia et devint, à partir de 1930, le 3e Maghrébin membre de la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (SACEM). En 1937, l’administration coloniale censure son recueil, interdit par le Journal officiel d’Algérie car quatre chansons sont considérées comme subversives : Afic ya benel Djazaïr (Réveille toi ô enfant de l’Algérie), Saoutoul el Djazaïr (La Voix de l’Algérie), Houb erréassa (L’amour des honneurs) et Maarefnache ache men teriq Nakhdou (Nous ne savons pas quel chemin prendre). Après l’indépendance de l’Algérie, il assume la direction du Conservatoire municipal d’Alger (1966-1974) et rédige ses mémoires parus chez la Sned, en 3 volumes, Entreprise nationale du livre, 1986.
Samia Chabani
Auteurs et autrices
-
CHABANI Samia
Coordinatrice générale d’Ancrages, journaliste Diasporik -
RATEAU-HOLBACH Julie
Doctorante en histoire de l’art, TELEMMe
Bibliographie
Granet Colette. Les cafetiers maures : 1914-1940. In : Revue européenne des migrations internationales, vol. 11, n°1,1995. Marseille et ses étrangers. pp. 125-132.
Chaïb, S. (2014) . Cantines et restaurants algériens à Paris et dans le département de la Seine entre 1920 et 1950. Manger sous contrôles. Ethnologie française, Vol. 44(1), 37-50. https://doi.org/10.3917/ethn.141.0037.
Renard Michel. Aperçu sur l’histoire de l’islam à Marseille, 1813-1962. Pratiques religieuses et encadrement des Nords-Africains. In : Outre-mers, tome 90, n°340-341, 2e semestre 2003. Haïti Première République Noire, sous la direction de Marcel Dorigny. pp. 269-296.
Yvon Gourhand et Henri Routhiau, « Les tenanciers algériens de cafés-hôtels au prisme des archives policières. L’exemple nantais durant la guerre d’Algérie (1957-1962) », Histoire Politique [En ligne], 53 | 2024, mis en ligne le 01 novembre 2024, consulté le 13 décembre 2024. URL : http://journals.openedition.org/histoirepolitique/19162 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12p15
Pour citer
(2025). “Belsunce, cafés nord-africains et musiques d’exil sous surveillance”, Mars Imperium (https://marsimperium.org/belsunce-cafes-nord-africains-et-musiques-d-exil-sous-s), page consultée le 5 avril 2025, RIS, BibTeX.