Les spectacles ethnographiques à Marseille

Ou comment Marseille s’implique dans la promotion des spectacles qui exposent des humains

À la fin du XIXe siècle, suivant une mode européenne, le jardin zoologique de Marseille accueille des animaux aussi bien que des groupes ethniques en représentation (Nubiens, Cinghalais, Somali, Accréens…). Ils ne sont souvent qu’en transit avant de rejoindre le Bois de Boulogne et le Jardin d’acclimatation à Paris, où l’on a entrepris d’exposer des humains pour en relancer l’attractivité. La cité phocéenne joue pourtant bien plus qu’un rôle logistique dans le transfert des troupes ethnographiques : elle donne à voir et promeut ces spectacles fondés sur la hiérarchie raciale construite par le projet colonial.

Des origines liées à l’actualité coloniale

Les noms des troupes de spectacles ethnographiques sont choisis par les imprésarios pour en faire la publicité : ils renvoient souvent à des catégories coloniales qui ne correspondent pas nécessairement à l’identité réelle des personnes exposées mais à une origine susceptible de susciter l’intérêt du public, en raison de l’actualité coloniale du moment ou de fascinations plus anciennes. Les « Accréens », par exemple, sont uniques en leur genre, les troupes ghanéennes étant souvent présentées comme des « Ashantis » (nom donné aux Asante), dont l’empire résiste pendant longtemps à la colonisation britannique avant d’être annexé à la Côte d’Or britannique (actuel Ghana) en 1902. Le groupe dit « Pahouin », de langue bantoue, englobe les Fang, qui vivent au nord et à l’ouest du Gabon (colonie française de 1886 à 1960), en Guinée équatoriale et au Cameroun, ainsi que les Beti et les Boulou du Cameroun.

La Nubie renvoie à la région de la vallée du Haut-Nil depuis Assouan dans l’Égypte actuelle jusqu’à la cataracte de Dal dans le Soudan actuel, un territoire alors sous influence britannique. Sur la corne de l’Afrique, les Somalis proviennent d’une région alors convoitée par la Grande-Bretagne, l’Italie et la France, toutes trois intéressées par l’accès aux rives de la Mer Rouge, les possessions françaises se trouvant organisées en 1896 sous le nom de Côte française des Somalis, dont la capitale est Djibouti. Il est intéressant de noter que cette région du monde sera la dernière parcourue par Arthur Rimbaud (1854-1891) avant son retour à Marseille où il décède, à l’hôpital de la Conception, en novembre 1891.

Enfin, Ceylan est une colonie britannique de 1796 à 1948 et prend le nom de Sri Lanka en 1972, les Cinghalais étant des habitants du sud et du sud-ouest du Sri Lanka. Le cinghalais est l’une des deux langues officielles du pays, avec le tamoul.

Des spectacles dans l’air du temps

Marseille est loin d’être isolée et s’inscrit pleinement dans le paysage du showbusiness ethnologique européen et, au sens plus large, occidental (avec la présence centrale des États-Unis), les troupes partant souvent en tournée internationale. En 1877, l’année où le Jardin zoologique de Marseille devient officiellement succursale du jardin zoologique du Bois de Boulogne, ce dernier exhibe un groupe présenté comme des « Nubiens » pour relancer l’attractivité du zoo en mal de visiteurs depuis la fin de la guerre franco-prussienne (les Parisiens affamés ont mangé tous les animaux de l’établissement pendant le siège de la capitale). Cette troupe provenant du Soudan égyptien est envoyée à Paris depuis Hambourg par Carl Hagenbeck (1844-1913), propriétaire de ménagerie, spécialisé dans le commerce d’animaux. Sans doute inspiré par le showman américain Phineas Taylor Barnum (1810-1891) qu’il fournit en animaux exotiques pour ses freak shows, Hagenbeck est le premier à comprendre le potentiel commercial des spectacles ethnographiques, avec l’exhibition de Lapons en 1875.

Les spectacles ethnologiques sont également à replacer dans le cadre plus large des divertissements « exotiques » et des spectacles de « monstres », certaines représentations mêlant attrait pour l’exotisme et pour le « monstrueux », à Marseille comme dans beaucoup de villes d’Europe et des États-Unis. Les carnets de Joseph-François Laugier (1828-1901) regorgent de références, souvent accompagnées d’illustrations, à de nombreux spectacles exotiques et de « monstres de foire » qu’il fréquente le dimanche à Marseille. Entre 1886 et 1901, il y est ainsi question, entre autres, d’une « danseuse mauresque », d’une « femme apache », d’une « négresse coupée en trois morceaux », visible pour 15 centimes sur la Plaine Saint Michel (actuelle place Jean Jaurès), du « Bicéphale du Cours du Chapitre », de « Chang, le géant chinois » (qui a travaillé un temps pour Barnum) vu au Palais de Cristal (concurrent de l’Alcazar sur les allées de Meilhan — partie haute de la Canebière), d’une « famille de Lilliputiens » à la Foire aux santons, ou encore d’un « Phénomène algérien vivant » (visiblement un enfant hydrocéphale) à la Foire Saint Lazare qui se tient au printemps sur la Plaine. Le jardin zoologique est donc un lieu de divertissement parmi de nombreux autres dans la cité phocéenne, dont les attractions s’inscrivent pleinement dans l’air du temps.

Auteurs et autrices

Bibliographie

Bancel Nicolas, Blanchard Pascal, Boëtsch Gilles, Derro Éric, Lemaire Sandrine (dir.) (2011). Zoos humains et exhibitions coloniales : 150 ans d’inventions de l’Autre, La Découverte, Paris, RIS, BibTeX.

Bergougniou Jean-Michel, Clignet Rémi, David Philippe (2001). Villages Noirs et visiteurs africains et malgaches en France et en Europe (1870-1940), Karthala, Paris, RIS, BibTeX.

Schneider William H (1982). An Empire for the Masses. The French Popular Image of Africa, Greenwood Press, Westport/London, RIS, BibTeX.

Pour citer

ROBLES Fanny (2025). “Les spectacles ethnographiques à Marseille”, Mars Imperium (https://marsimperium.org/les-spectacles-ethnographiques-a-marseille), page consultée le 12 février 2025, RIS, BibTeX.