Jules Charles-Roux, le « grand marseillais » de Paris
Membre éminent de la bourgeoisie marseillaise, Jules Charles-Roux a défendu tout au long de sa vie les intérêts économiques, politiques et culturels de sa ville natale à la capitale. Issu d’une longue lignée d’industriels marseillais, il fait des études poussées de chimie qui lui ont permis d’apporter des améliorations à la savonnerie familiale. En 1881, il rejoint la Chambre de commerce et d’industrie de Marseille avant d’être élu député en 1889. Il combat la politique protectionniste et les droits de douane. Il devient conseiller du Commerce extérieur de la France, rapporteur du budget de la marine, vice-président du Conseil supérieur de la marine marchande, président de la compagnie marseillaise Fraissinet et de la célèbre Compagnie transatlantique… Il joue un rôle clé dans le vote des crédits militaires pour la conquête du Dahomey et organise la première grande exposition coloniale française en 1906. Ses motivations sont avant tout économiques : « Nos colonies sont nos réserves de l’avenir, l’espoir suprême de notre industrie et de notre commerce ».
Jules Charles-Roux et la conquête du Dahomey
À la fin des années 1880, les maisons de commerce marseillaises implantées au Dahomey (Mante frères et Borelli de Régis aîné ; Cyprien Fabre & Cie) militent activement auprès du gouvernement français pour que celui-ci occupe la place laissée vacante par le Portugal qui exerçait, jusque-là, un vague protectorat sur le littoral. Les Marseillais, qui bénéficiaient d’un quasi-monopole dans les échanges entre le Dahomey et l’Europe depuis 1841, sont alors de plus en plus vivement concurrencés par des sociétés de négoce hambourgeoises (Volber & Bröhm, Gödelt, Prangott Söllner & Cie, G. L. Gaiser etc.) et craignent que l’Allemagne ne profite du retrait du Portugal pour s’emparer de la région. Cyprien Fabre, président de la Chambre de commerce et véritable cheville ouvrière du lobbying marseillais en faveur d’une colonisation du Dahomey par la France, cherche à la fois à contrer les ambitions coloniales de l’Allemagne et à réduire la concurrence de ses maisons de commerce. Dans l’esprit des Marseillais, colonisation rime avec protection. Le drapeau doit venir au secours du commerce.
Dans le dispositif mis en place par Cyprien Fabre pour mobiliser différents organismes médiatiques ou institutionnels, locaux et nationaux, en faveur de la conquête du Dahomey, Jules Charles-Roux joue un rôle clé. C’est lui qui, en tant que député, est chargé de répondre aux critiques des parlementaires. Il s’illustre particulièrement en 1892 lorsqu’à la suite de l’échec du compromis signé avec le roi du Dahomey (Béhanzin), au lendemain de la première campagne militaire (1890), les députés débâtent sur le vote de crédits exceptionnels pour financer une seconde expédition. Il affronte alors la vive opposition de la droite emmenée par Déroulède et les critiques virulentes de Clemenceau et du radical Camille Pelletan, député d’Aix-en-Provence. Le premier dénonce une « politique de commissionnaires » réalisée au profit exclusif de « trois grands négociants marseillais », tandis que les seconds accusent le gouvernement de chercher à restaurer « le commerce des esclaves » (Journal officiel, débats parlementaires, séance du 11 avril 1892).
Au lendemain de la seconde expédition militaire (1892), et de la création de la colonie du Dahomey (1894), c’est le même Jules Charles-Roux qui monte à nouveau à la tribune du parlement pour dresser un bilan plus que mitigé des premiers pas de la colonisation : « Il y eu deux expéditions au Dahomey : une en 1890 et l’autre en 1892 (…). Au cours des deux campagnes les factoreries de nos commerçants ont été pillées et saccagées. Croyez-vous qu’une fois la guerre terminée, le pays pacifié on a dit à ces négociants : nous allons essayer de vous indemniser, d’une façon quelconque, des sacrifices considérables que vous avez faits, des pertes que vous avez subies ? Pas le moins du monde (…). On leur a dit : c’est pour vous qu’on a fait la guerre ; vous devez donc vous estimer très heureux (…). Au temps de Béhanzin, il n’y avait au Dahomey en fait de douanes que des coutumes qui se traduisaient par une centaine de mille francs (…). Depuis que nous nous sommes installés dans ce pays, on y a naturellement établi des douanes, et cette institution coûte aux négociants un million de droits qu’ils payent à la métropole. Ce chiffre est déjà coquet, surtout si nous le comparons à ce que nous payions sous la dynastie de Béhanzin. Ces droits de douane sont, en outre, majorés par une foule d’autres taxes (...). Les choses ne se passaient pas ainsi du temps de Glézou, Gléglé ou Béhanzin. Je ne voudrais pas que la Chambre pût supposer que nous regrettons la domination de ces souverains barbares. Je suis le premier à me féliciter que notre drapeau ait été planté au Dahomey et qu’on ait mis un terme aux coutumes atroces et aux sacrifices épouvantables dont ce pays était le théâtre. Je ne regrette en aucune façon les efforts que nous avons faits pour atteindre ce but essentiellement humanitaire et civilisateur. Mais, au point de vue commercial, on était infiniment plus libre sous le règne de Béhanzin que sous le régime actuel ! » (Journal officiel, débats parlementaires, séance du 1er mars 1895). La colonisation n’a donc pas été la meilleure réponse au déclin commercial des maisons de négoce marseillaise. Elle l’est d’autant moins qu’en 1898 la convention franco-anglaise du Niger interdit de protéger le négoce français de la concurrence internationale en Côte-d’Ivoire et au Dahomey.
Auteurs et autrices
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AILLAUD Isabelle
Responsable des publics aux Archives municipales de Marseille
Bibliographie
(2025). “Jules Charles-Roux (1841-1918)” (https://www.leonore.archives-nationales.culture.gouv.fr/ui/notice/332194), page consultée le 13 janvier 2025, RIS, BibTeX.
(2010). Les dynasties marseillaises de la Révolution à nos jours, Perrin, Marseille, RIS, BibTeX.
(2006). Désirs d’ailleurs, les expositions coloniales de Marseille 1906 et 1922, Alors hors du temps, Marseille, RIS, BibTeX.
(2004). Jules Charles-Roux, le grand marseillais de Paris, Marines éditions, Rennes, RIS, BibTeX.
(1999). Les patrons de Second empire, Picard, Paris, RIS, BibTeX.
(1985). Un grand bourgeois de Marseille, Jules Charles-Roux (1841-1918), Mémoire de maîtrise d'histoire contemporaine, Université de Provence, Aix-en-Provence, RIS, BibTeX.
(1907). Exposition coloniale de Marseille 1906, Barlatier, Marseille, RIS, BibTeX.
(1906). Souvenirs du passé : le Cercle artistique de Marseille, Lemerre, Paris, RIS, BibTeX.
(1901). L’isthme et le canal de Suez : historique, état actuel, Hachette, Paris, RIS, BibTeX.
(1898). Notre marine marchande, Armand Colin, Paris, RIS, BibTeX.
Pour citer
(2025). “Jules Charles-Roux, le « grand marseillais » de Paris”, Mars Imperium (https://marsimperium.org/jules-charles-roux-le-grand-marseillais-de-paris), page consultée le 7 février 2025, RIS, BibTeX.